PIB nominal et PIB réel
14 parties
Objectifs — à la fin de ce cours, tu sais
- Distinguer le PIB NOMINAL (aux prix de chaque année) du PIB RÉEL (aux prix d'une année de base), et dire à quelle question chacun répond.
- Calculer les deux à partir de prix et de quantités, et savoir qu'un PIB réel ne veut rien dire sans son année de base.
- Lire un INDICE en base 100 dans les deux sens : un indice de 110 vaut une multiplication par 1,10, une hausse de 4 % vaut un indice de 104.
- Définir le DÉFLATEUR du PIB comme le rapport de la valeur au volume, et dire pourquoi c'est un résultat déduit plutôt qu'un indice construit.
- Composer les trois taux — valeur, volume, prix — par MULTIPLICATION, et dire de combien l'addition se trompe.
- Expliquer pourquoi le choix de l'année de base change le résultat dès que les prix ne bougent pas du même pas, et nommer les deux conventions (Laspeyres, Paasche).
- Dire ce qu'est le CHAÎNAGE, ce qu'il résout et ce qu'il coûte (la non-additivité des volumes).
- Situer d'où vient cette question : le premier calcul d'indice de prix, et les deux économistes du XIXᵉ siècle qui ont formalisé les deux pondérations.
- Devant un chiffre de croissance lu dans la presse, dire s'il porte sur la valeur ou sur le volume — et pourquoi la convention retient le volume.
I. Une question vieille de trois siècles
En 1707 paraît anonymement à Londres un petit livre au titre latin, Chronicon Preciosum, qui se présente comme une lettre adressée à un étudiant de l'université d'Oxford. L'étudiant avait un problème très concret. Le statut de son collège — rédigé, dit l'auteur, entre 1440 et 1460 — faisait perdre sa place à tout membre possédant un bien de rapport ou une pension perpétuelle de 5 livres par an. Or l'étudiant en avait un peu plus. Devait-il renoncer ? Pouvait-il encore prêter le serment sans se parjurer ?
La question paraît juridique ; elle est économique, et c'est exactement la nôtre. Car 5 livres de 1450 et 5 livres de 1707 sont le même NOMBRE sans être la même chose : entre les deux, deux siècles et demi de hausse des prix. L'auteur — un ecclésiastique nommé William Fleetwood — fait alors quelque chose que personne n'avait fait avec cette méthode : il va chercher, sur vingt ans autour de 1450 puis sur vingt ans autour de 1700, le prix du blé, de l'avoine, des fèves, de la bière, du drap et de la viande. Il compare produit par produit. Et il conclut que 5 livres d'alors correspondent à quelque chose comme 28 ou 30 livres de son temps — l'étudiant peut donc jurer tranquillement. Fleetwood est plus prudent que ses lecteurs : il écrit qu'il CONJECTURE, sans prétendre déterminer. On voit souvent dans ce texte l'ancêtre des indices de prix ; c'en est l'intuition, pas encore l'outil — Fleetwood ne pondère aucun panier, il aligne des rapports et tranche au jugement.
Trois siècles plus tard, la question n'a pas changé d'un pouce, elle a seulement changé d'échelle. Le chapitre n°4 l'avait posée et volontairement laissée ouverte : « démêler ce qui, dans une hausse du PIB, est du volume et ce qui est des prix est un chapitre entier du cursus » — celui-ci. Et il t'avait laissé un réflexe à armer : devant « le PIB a augmenté de x % », demande toujours EN EUROS, OU EN PAINS ?
Voilà le programme, et il tient en peu de choses. On suit le village des deux chapitres précédents sur deux années (section II). On le compte d'abord aux prix de chaque année — c'est le PIB nominal, et il va nous annoncer une croissance flatteuse (III). On le recompte en gelant les prix — c'est le PIB réel, et il dira la vérité sur la production (IV). Le rapport des deux fera apparaître un troisième objet, le déflateur, qui mesure les prix sans qu'on ait eu à les mesurer (V). Puis on regardera ce que cache le choix qu'on aura fait sans le dire — quelle année sert de référence — et pourquoi les comptables ont fini par y renoncer (VI). La section VII met les chiffres de la France en face, et la VIII te met aux commandes.
II. Le village, deux ans plus tard
Reprenons le village des deux chapitres précédents, à ceci près qu'on va cesser de le regarder une seule année. Rappel de ce qu'il produisait : du pain, un fournil, une école. Le chapitre n°5 a compté ces trois emplois finals et trouvé 160 000 € — c'est notre point de départ, et nous l'appellerons l'AN 1.
Une seule chose change dans la façon de le décrire, et tout le chapitre en dépend : au lieu d'écrire « le pain vaut 120 000 € », nous écrirons « 40 000 baguettes à 3 € ». Le nombre est le même — 40 000 × 3 = 120 000 — mais il est maintenant DÉCOUPÉ en une quantité et un prix. Sans ce découpage, on ne peut rien démêler du tout : une valeur seule ne dit pas ce qui, dedans, relève du volume produit et ce qui relève du prix demandé. (Le prix de 3 € n'est pas choisi au hasard : c'est la baguette du chapitre précédent, celle que tu payais pour suivre un euro à la trace.)
Le fournil coûte 15 000 € et il y en a un. L'école, elle, demande une convention dont le chapitre n°4 a posé la règle : n'ayant pas de prix de marché, elle est comptée à son COÛT DE PRODUCTION. Son « prix » sera donc un coût horaire — 50 € l'heure — et sa « quantité » un nombre d'heures d'enseignement — 500. Retiens cette ligne, elle resservira : une école qui coûte plus cher pour le MÊME nombre d'heures n'a rien produit de plus, et c'est très exactement ce que le chapitre cherche à savoir dire.
Voici maintenant l'AN 2, et il a été construit pour que tu puisses trancher. Tous les prix ont monté de 10 % : la baguette passe à 3,30 €, le fournil à 16 500 €, l'heure d'école à 55 €. Une seule chose a réellement augmenté en QUANTITÉ : le pain, dont le village produit 44 000 baguettes au lieu de 40 000. Le fournil reste unique, l'école garde ses 500 heures. Avant de lire la suite, réponds à la question du chapitre n°4 : le village a-t-il produit davantage ? Et de combien ? Note ton chiffre — la section IV te dira s'il est juste, et l'écart entre ton intuition et le résultat est précisément ce que ce chapitre a à t'apprendre.
| Le village | An 1 | An 2 |
|---|---|---|
| Pain (baguettes) | 40 000 | 44 000 |
| Prix de la baguette | 3,00 € | 3,30 € |
| Fournil | 1 | 1 |
| Prix du fournil | 15 000 € | 16 500 € |
| École (heures) | 500 | 500 |
| Coût de l'heure | 50 € | 55 € |
III. Le PIB nominal : ce que voit la caisse
Commençons par le calcul le plus naturel, celui qu'on fait sans y penser : additionner ce qui a été produit, chaque bien à SON prix de l'année. C'est le PIB NOMINAL — on dit aussi PIB EN VALEUR, ou aux prix courants, et les trois expressions désignent la même chose. « Courant » veut dire : le prix qui courait cette année-là, pas un autre.
An 1 : 40 000 baguettes à 3 € font 120 000 €, le fournil 15 000 €, l'école 500 heures à 50 € font 25 000 €. Total 160 000 € — le PIB du chapitre n°5, retrouvé, ce qui est rassurant : nous n'avons rien changé, seulement écrit autrement.
An 2 : 44 000 baguettes à 3,30 € font 145 200 €, le fournil 16 500 €, l'école 500 heures à 55 € font 27 500 €. Total 189 200 €. Le PIB nominal du village a donc augmenté de 18,25 %.
Dix-huit pour cent. Si ce village était un pays, ce chiffre ouvrirait les journaux du soir et le maire serait réélu. Or regarde ce qui s'est réellement passé dans le village : on y a fait 4 000 baguettes de plus, et rien d'autre. Pas une heure d'école supplémentaire, pas un second fournil. Le reste de la hausse — l'essentiel — ne vient pas de ce que le village a produit, mais de ce qu'il a facturé. Le PIB nominal ne ment pas : il mesure exactement ce qu'il dit mesurer, la valeur au prix du jour. Mais si tu l'utilises pour répondre à la question « a-t-on produit davantage ? », alors il te trompe, parce que ce n'est pas sa question.
C'est ici que le chapitre n°4 s'était arrêté, en te laissant un réflexe qu'il est temps d'armer : devant « le PIB a augmenté de x % », demande toujours — EN EUROS, OU EN PAINS ? Le PIB nominal répond en euros. Il nous faut maintenant celui qui répond en pains.
IV. Le PIB réel : geler les prix pour voir bouger les quantités
L'idée qui résout tout tient en une phrase, et elle est d'une simplicité désarmante : pour comparer deux années sans que les prix s'en mêlent, on recalcule les deux avec LES MÊMES PRIX. Puisque les prix sont alors identiques des deux côtés, tout ce qui reste comme différence vient forcément des quantités. C'est le PIB RÉEL — on dit aussi PIB EN VOLUME, ou à prix constants.
Reste à choisir quels prix. Prenons ceux de l'an 1, et appelons cette année-là l'ANNÉE DE BASE. On refait alors le calcul de l'an 2 avec les quantités de l'an 2 — puisque c'est bien la production de l'an 2 qui nous intéresse — mais les prix de l'an 1 : 44 000 baguettes à 3 € font 132 000 €, le fournil 15 000 €, l'école 500 heures à 50 € font 25 000 €. Total 172 000 €.
Le PIB réel du village est donc passé de 160 000 à 172 000 €, soit UNE HAUSSE DE 7,5 %. Voilà la vraie réponse à la question posée à la section II : le village a produit 7,5 % de plus. Compare avec les 18,25 % du compteur nominal — l'écart entre les deux nombres est toute la raison d'être de ce chapitre.
Une remarque qui vaut des points, et que la plupart des copies ratent : le pain a augmenté de 10 % en quantité (40 000 → 44 000 baguettes), pourtant le PIB réel ne monte que de 7,5 %. Pourquoi ? Parce que le pain ne fait pas tout le village. Les 40 000 € de fournil et d'école n'ont pas bougé d'un pouce en volume, et ils tirent la moyenne vers le bas. Un PIB en volume est une MOYENNE PONDÉRÉE des volumes de chaque poste, chacun pesant à hauteur de ce qu'il représente — jamais la variation du poste dont on parle le plus.
Et le mot RÉEL, ici, n'a rien à voir avec « vrai » : le PIB nominal n'est pas faux. « Réel » est un terme technique qui signifie « corrigé de l'effet des prix », rien de plus. Un correcteur sanctionne « le PIB réel est le vrai PIB » — les deux sont vrais, ils répondent à deux questions différentes.
Les deux calculs côte à côte
La même année, comptée deux fois : une fois aux prix de son année, une fois aux prix de l'année de base. Rien d'autre ne change.
PIB nominal (an t) = Σ (prix de l'année t) × (quantités de l'année t)
Chaque bien à son prix du moment. C'est ce que mesurent les caisses enregistreuses, les déclarations, les factures — le PIB « en valeur ».
PIB réel (an t, base b) = Σ (prix de l'année b) × (quantités de l'année t)
Les quantités changent d'année en année, les prix sont GELÉS sur l'année de base. Une seule chose bouge, donc une seule chose peut expliquer l'écart : les volumes.
an 2 nominal : 44 000 × 3,30 + 16 500 + 500 × 55 = 189 200 €
Aux prix de l'an 2. Le village a facturé 189 200 €.
an 2 réel (base an 1) : 44 000 × 3,00 + 15 000 + 500 × 50 = 172 000 €
Les MÊMES quantités, aux prix de l'an 1. Le village a produit l'équivalent de 172 000 € d'an 1.
croissance en valeur +18,25 % · croissance en volume +7,5 %
160 000 → 189 200 d'un côté, 160 000 → 172 000 de l'autre. Deux nombres justes, deux questions différentes — et c'est le second qu'on appelle LA CROISSANCE.
En copie, écris toujours de quelle année sont les prix : « PIB réel 2024 aux prix de 2020 », jamais « PIB réel » tout court. Sans son année de base, un PIB réel ne veut rien dire — c'est la faute la plus fréquente sur ce chapitre.
V. Le déflateur : ce qui reste quand on divise
Nous avons deux nombres pour l'an 2 : 189 200 € en valeur, 172 000 € en volume. Le premier contient les prix de l'an 2, le second ceux de l'an 1, et ils portent sur exactement les mêmes quantités. Que se passe-t-il si on divise l'un par l'autre ? Les quantités, présentes des deux côtés, s'en vont — et il ne peut rester que le rapport des prix. 189 200 / 172 000 = 1,10. Les prix du village ont monté de 10 %.
Ce rapport porte un nom : le DÉFLATEUR DU PIB. On l'écrit en base 100, c'est-à-dire multiplié par 100 — non par coquetterie, mais parce qu'un indice se lit d'autant mieux qu'il part d'un repère rond. Dire « le déflateur vaut 110 » et dire « les prix ont monté de 10 % depuis l'année de base » sont deux façons rigoureusement identiques de dire la même chose.
Puisque ce chapitre est le premier du cursus à manier un INDICE, prenons trente secondes pour dire ce que c'est, faute de quoi tout ce qui suit resterait une recette. Un indice est un thermomètre à repère mobile : on choisit une année, on décrète qu'elle vaut 100, et on exprime toutes les autres par rapport à elle. 110 signifie « 10 % de plus qu'à l'année de base » ; 95 signifie « 5 % de moins » ; 200 signifie « le double ». Le passage se fait dans les deux sens et sans mystère : un indice de 110 correspond à une multiplication par 1,10, et une hausse de 4 % correspond à un indice de 104. Rien de plus — mais tant qu'on ne l'a pas dit une fois, le « × 100 » a l'air d'être tombé du ciel.
Maintenant, l'ordre des opérations, et c'est le point que les manuels escamotent le plus souvent. On pourrait croire que les statisticiens mesurent d'abord une inflation, puis s'en servent pour « dégonfler » le PIB nominal — c'est ce que le mot DÉFLATEUR suggère, et c'est faux. Dans la pratique, l'INSEE mesure le VOLUME en premier, poste par poste, en confrontant à des indices de prix détaillés chaque produit ou presque. Le déflateur du PIB n'est pas construit : il est ce qu'on OBTIENT en divisant, à la fin, la valeur par le volume. C'est un résultat, pas un ingrédient. Retiens la conséquence, elle est utile en copie : le déflateur du PIB couvre TOUT ce qui entre dans le PIB — y compris le fournil et les heures d'école — là où l'indice des prix à la consommation, que le cursus verra plus loin, ne suit que le panier des ménages. Les deux ne peuvent donc pas donner le même chiffre, et il n'y a là aucune contradiction.
Une dernière chose, contre-intuitive et très demandée à l'oral : les taux ne s'additionnent pas. Le volume a monté de 7,5 %, les prix de 10 %, et la valeur de 18,25 % — pas de 17,5 %. La raison tient en une multiplication : 1,075 × 1,10 = 1,1825. Le petit supplément — les trois quarts de point qui manquent à l'addition — vient de ce que les 10 % de hausse des prix s'appliquent aussi aux baguettes nouvellement produites. L'approximation « croissance en valeur ≈ croissance en volume + inflation » reste commode tant que les taux sont petits, mais dis toujours que c'en est une : sur un pays en forte inflation, elle décroche vite.
Le déflateur, et le triangle des trois taux
Un seul rapport, lu dans les deux sens — puis la relation exacte entre les trois taux dont ce chapitre parle.
déflateur (an t, base b) = PIB nominal (t) / PIB réel (t, base b) × 100
Les quantités étant les mêmes au numérateur et au dénominateur, elles disparaissent : ce qui reste est le niveau des prix, rapporté à l'année de base.
village : 189 200 / 172 000 × 100 = 110
Les prix du village ont monté de 10 % entre l'an 1 et l'an 2 — ce que nous savions par construction, et que le calcul retrouve sans avoir eu besoin de le savoir.
lecture inverse : PIB réel = PIB nominal / (déflateur / 100)
La même égalité retournée, et c'est sous cette forme qu'on s'en sert dans un exercice : 189 200 / 1,10 = 172 000 €. Connaître deux des trois grandeurs donne toujours la troisième.
(1 + croissance en valeur) = (1 + croissance en volume) × (1 + hausse des prix)
La relation EXACTE : 1,1825 = 1,075 × 1,10. On additionne les taux (7,5 + 10 ≈ 17,5) seulement comme approximation — l'écart de 0,75 point est le produit croisé.
Un indice n'est jamais un montant : le déflateur ne vaut pas « 110 € », il vaut 110, sans unité. Et il ne se compare qu'à sa propre année de base — deux déflateurs de bases différentes ne se comparent pas directement.
VI. Le choix de l'année de base — et pourquoi il faut chaîner
Tout ce qui précède reposait sur un choix que nous avons fait sans le discuter : prendre les prix de l'AN 1. Pourquoi pas ceux de l'an 2 ? La question a l'air oiseuse. Elle ne l'est pas, et sur notre village elle ne se voit même pas — refais le calcul aux prix de l'an 2, tu retrouveras exactement +7,5 %. C'est que tous nos prix avaient monté du même pas, de 10 % : dans ce cas, changer de règle ne change rien, et un exemple pareil ne peut RIEN prouver. Il faut donc un second village.
Celui-ci n'a que deux biens et il est brutal, pour que le mécanisme se voie à l'œil nu. L'an 1, les villageois achètent 10 000 baguettes à 3 € et 10 000 litres de lait à 2 € : 50 000 € en tout. L'an 2, le prix du pain DOUBLE (6 €) tandis que le lait ne bouge pas (2 €). Les villageois font ce que font tous les acheteurs quand un prix s'envole : ils se reportent sur l'autre produit. Ils n'achètent plus que 5 000 baguettes, mais 20 000 litres de lait. En valeur, le village passe à 30 000 + 40 000 = 70 000 €.
Calculons maintenant le volume, d'abord aux prix de l'AN 1. L'an 2 vaut alors 5 000 × 3 + 20 000 × 2 = 55 000 €, contre 50 000 € l'an 1 : la production aurait augmenté de 10 %. Recommençons aux prix de l'AN 2. L'an 1 vaut alors 10 000 × 6 + 10 000 × 2 = 80 000 €, contre 70 000 € l'an 2 : la production aurait DIMINUÉ de 12,5 %. Même village, mêmes quantités, mêmes prix — et deux réponses qui ne diffèrent pas d'une décimale mais de 22,5 points et d'un SIGNE.
Aucune des deux n'est une erreur de calcul : elles répondent chacune à une question légèrement différente, « combien vaudrait cette production aux prix d'avant » contre « aux prix d'aujourd'hui ». Le désaccord vient de la SUBSTITUTION : les gens achètent davantage de ce qui a le moins augmenté, si bien que les prix anciens donnent trop de poids à ce qu'on a cessé d'acheter, et les prix récents trop de poids à ce vers quoi on s'est reporté. C'est un biais connu depuis le XIXᵉ siècle et il porte les noms de ceux qui ont formalisé les deux conventions : pondérer par les quantités de l'année de base, c'est un indice de LASPEYRES ; par celles de l'année courante, un indice de PAASCHE. Le premier tend à surestimer la hausse des prix, le second à la sous-estimer.
D'où la conséquence pratique, et c'est elle qu'il faut retenir : plus l'année de base s'éloigne, plus ses prix décrivent mal l'économie du moment. Comparer 2024 aux prix de 1990 reviendrait à valoriser les ordinateurs d'aujourd'hui au prix qu'ils avaient quand ils étaient rares. La réponse des comptables s'appelle le CHAÎNAGE : plutôt que de garder une base fixe pendant vingt ans, on compare chaque année à la PRÉCÉDENTE — 2024 aux prix de 2023, 2023 aux prix de 2022 — puis on met bout à bout ces évolutions année par année, comme les maillons d'une chaîne. La base ne vieillit jamais de plus d'un an. C'est ce que publient aujourd'hui l'INSEE et l'ensemble des comptes européens, et c'est pourquoi tu liras « volumes chaînés » sur leurs tableaux.
Un dernier avertissement, qui surprend même de bons étudiants : dans des comptes chaînés, les composantes ne s'additionnent plus exactement au total. Consommation, investissement et solde extérieur en volume chaîné ne redonnent pas tout à fait le PIB en volume chaîné, parce que chaque poste a été chaîné avec ses propres prix. Ce n'est pas une faute des comptables — c'est le prix à payer pour que la base ne vieillisse pas, et ils publient l'écart plutôt que de le cacher. En valeur, au contraire, l'addition retombe toujours juste : l'identité du chapitre n°5 n'est jamais mise en défaut.
VII. Le vrai pays : la France depuis 2019
Le village a montré le mécanisme ; voici la même chose sur un pays, et le tableau ci-dessous vaut mieux qu'un long discours. Ce sont les comptes de la France, en milliards d'euros, à prix courants d'abord, puis en volume — l'INSEE et Eurostat les publient en volumes chaînés dont l'année de référence est 2020, c'est pourquoi les deux colonnes s'y croisent.
Lis d'abord la ligne 2023, c'est le cas d'école. Le PIB français passe de 2 654,0 à 2 833,8 milliards d'euros : + 6,8 % en valeur. Un titre de presse écrivant « la richesse nationale a bondi de près de 7 % » n'aurait rien inventé. Regarde maintenant la colonne des volumes : 2 545,1 à 2 586,7 milliards, soit + 1,6 %. La France n'a pas produit 7 % de plus cette année-là ; elle a produit 1,6 % de plus et facturé le reste. Les cinq points d'écart sont l'inflation, celle-là même que tout le monde subissait alors — et c'est exactement le village de la section III, à l'échelle d'un pays de 68 millions d'habitants.
Puis lis la ligne 2020, qui enseigne l'inverse et interdit de conclure trop vite. Le PIB en valeur y recule de 4,7 %, le PIB en volume de 7,4 % : cette fois le compteur nominal FLATTE la réalité, parce que les prix ont continué de monter un peu pendant que la production s'effondrait. Retiens la règle générale plutôt que le sens : dès que les prix bougent, le nominal et le réel divergent — vers le haut quand l'inflation est là, vers le bas quand elle recule. Le nominal n'exagère pas toujours, il déforme toujours.
Deux réflexes de lecture pour finir. D'abord, quand un chiffre de croissance est annoncé sans précision, il s'agit par convention du VOLUME : « la croissance française a été de 1,5 % en 2024 » signifie en volume, et c'est bien ce que dit le tableau. Ensuite, une comparaison entre pays ou entre décennies se fait en volume, jamais en valeur — sans quoi on classerait en tête le pays qui a le plus d'inflation.
| France (Mds€) | Valeur | Volume | Défl. |
|---|---|---|---|
| 2019 | 2 432,2 | 2 504,6 | 97,1 |
| 2020 | 2 318,3 | 2 318,3 | 100,0 |
| 2021 | 2 508,1 | 2 477,8 | 101,2 |
| 2022 | 2 654,0 | 2 545,1 | 104,3 |
| 2023 | 2 833,8 | 2 586,7 | 109,6 |
| 2024 | 2 935,2 | 2 625,6 | 111,8 |
VIII. L'atelier : valeur ou volume ?
Une distinction ne s'installe pas en la lisant : elle s'installe le jour où l'on a parié sur elle. L'atelier ci-dessous te donne le village et une cause — les prix montent, la production augmente, les deux à la fois, ou l'inverse — et te demande de PRONOSTIQUER ce que font les trois grandeurs : le PIB nominal, le PIB réel, le déflateur. Tant que les trois pronostics ne sont pas posés, rien ne se révèle.
Un conseil de parcours. Commence par les deux cas purs : les prix seuls, puis les volumes seuls. Ce sont eux qui montrent que le PIB nominal monte dans les DEUX cas — et que le voir monter ne t'apprend donc rien. Passe ensuite au mélange, qui est la situation ordinaire d'un vrai pays. Garde pour la fin le scénario où les prix montent pendant que le village produit MOINS : c'est le seul où les deux compteurs partent en sens contraires, et c'est aussi le seul que tu rencontreras dans un sujet d'examen sous le nom de piège. Le dernier scénario — l'école qui coûte plus cher pour le même nombre d'heures — rejoue la limite du non marchand vue au chapitre n°4 : le PIB nominal monte alors que pas une heure de classe n'a été ajoutée.
Application — un sujet de partiel, corrigé pas à pas
L'île aux pulls du chapitre précédent, suivie deux ans. AN 1 : l'atelier vend 3 000 pulls à 20 €, un maçon construit un entrepôt facturé 12 000 €, et le dispensaire municipal assure 300 heures de consultation dont l'heure coûte 60 €. AN 2 : l'atelier vend 3 450 pulls, mais le pull est passé à 21 € ; un entrepôt est de nouveau construit, facturé 12 600 € ; le dispensaire assure toujours 300 heures, dont l'heure coûte désormais 63 €. (1) Le PIB nominal de chaque année. (2) Le PIB réel de l'an 2, aux prix de l'an 1. (3) Le déflateur de l'an 2, base 100 en l'an 1. (4) Les trois taux de croissance — valeur, volume, prix — et vérifiez leur relation exacte. (5) Un élu déclare : « notre production a bondi de 15,5 % ». Corrigez-le en une phrase.
- (1) An 1 : 3 000 × 20 = 60 000 (pulls) + 12 000 (entrepôt) + 300 × 60 = 18 000 (dispensaire) = 90 000 €. An 2, chaque poste à SON prix : 3 450 × 21 = 72 450 + 12 600 + 300 × 63 = 18 900, soit 103 950 €.
- (2) On garde les QUANTITÉS de l'an 2 et on reprend les PRIX de l'an 1 : 3 450 × 20 = 69 000 + 12 000 + 300 × 60 = 18 000, soit 99 000 €. Le dispensaire compte pour 18 000 € et non 18 900 : il a produit le même nombre d'heures, son coût seul a monté.
- (3) Déflateur = 103 950 / 99 000 × 100 = 105. Les prix de l'île ont monté de 5 % — ce que l'énoncé disait poste par poste (20 → 21 €, 12 000 → 12 600 €, 60 → 63 € font tous exactement +5 %), et que le calcul retrouve sans avoir eu besoin de le savoir.
- (4) Valeur : 103 950 / 90 000 = 1,155, soit +15,5 %. Volume : 99 000 / 90 000 = 1,10, soit +10 %. Prix : +5 %. Relation exacte : 1,10 × 1,05 = 1,155. L'addition (10 + 5 = 15) tombe à côté de 0,5 point : c'est une approximation, pas la formule.
- (5) L'élu annonce la croissance en VALEUR. La production, elle, a augmenté de 10 % — le reste est de la hausse des prix. Formulation correcte : « notre production a augmenté de 10 %, et notre PIB en valeur de 15,5 %, l'écart venant des 5 % de hausse des prix ».
Phrase de copie : « Le PIB nominal valorise les quantités de l'année à ses propres prix ; le PIB réel valorise les quantités de l'année aux prix d'une année de base, si bien que son évolution ne peut venir que des volumes ; leur rapport, en base 100, est le déflateur du PIB, et les trois taux se composent par multiplication, non par addition. »
À toi de jouer — cherche avant de regarder
Un village produit uniquement du miel. An 1 : 2 000 pots à 5 €. An 2 : 2 000 pots à 6 €. (a) Le PIB nominal de chaque année. (b) Le PIB réel de l'an 2 aux prix de l'an 1. (c) Le déflateur de l'an 2. (d) Que répondrais-tu à un habitant qui affirme « notre village s'est enrichi de 20 % » ?
Un coup de pouce
Compte les pots avant de compter les euros.
Voir le corrigé
(a) An 1 : 2 000 × 5 = 10 000 €. An 2 : 2 000 × 6 = 12 000 €.
(b) Les quantités de l'an 2 (2 000 pots) aux prix de l'an 1 (5 €) : 10 000 €. Inchangé.
(c) 12 000 / 10 000 × 100 = 120. Les prix ont monté de 20 %.
(d) Le village n'a rien produit de plus : le même nombre de pots, vendus plus cher. Son PIB en valeur a monté de 20 %, son PIB en volume n'a pas bougé. Dire qu'il s'est « enrichi » est doublement abusif : non seulement la production est inchangée, mais les habitants doivent aussi payer leur miel plus cher.
Même village, autre année. An 3 : 2 400 pots à 6 € (le prix reste celui de l'an 2). (a) PIB nominal de l'an 3. (b) PIB réel de l'an 3 aux prix de l'an 1. (c) Croissance en volume entre l'an 2 et l'an 3. (d) Qu'est-ce qui distingue cette année-là de la précédente ?
Un coup de pouce
Cette fois, ce sont les pots qui ont changé.
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(a) 2 400 × 6 = 14 400 €.
(b) 2 400 × 5 = 12 000 €.
(c) Le PIB réel passe de 10 000 (an 2, aux prix de l'an 1) à 12 000 : +20 %.
(d) L'an 2, toute la hausse venait des prix et le volume était plat ; l'an 3, toute la hausse vient du volume et les prix sont plats. Les deux années affichent pourtant une progression du PIB nominal — c'est bien pour cela qu'on ne peut rien conclure d'un PIB nominal seul.
Le PIB d'un pays progresse de 12 % en valeur sur un an, et son déflateur passe de 100 à 105. (a) Quelle est la croissance en volume ? Donne le calcul exact. (b) Quelle réponse donnerait l'approximation par soustraction, et de combien se trompe-t-elle ? (c) Dans quel cas cette approximation devient-elle vraiment dangereuse ?
Un coup de pouce
Les taux se composent par multiplication : (1 + valeur) = (1 + volume) × (1 + prix).
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(a) 1,12 = (1 + v) × 1,05, donc 1 + v = 1,12 / 1,05 = 1,0666…, soit une croissance en volume de +6,67 % environ.
(b) L'approximation donne 12 − 5 = 7 %. Elle surestime donc de 0,33 point.
(c) Quand les taux sont GRANDS. À 12 % et 5 % l'écart reste dans le tiers de point ; sur un pays à forte inflation — mettons +80 % de valeur et +70 % de prix — l'approximation donnerait +10 % quand le calcul exact donne 1,80 / 1,70 = +5,9 %. Retiens donc la division, et garde la soustraction pour un ordre de grandeur rapide.
Une économie affiche : PIB nominal 2024 = 660 milliards ; PIB réel 2024 aux prix de 2020 = 600 milliards ; PIB nominal 2020 = 500 milliards. (a) Le déflateur 2024, base 100 en 2020. (b) De combien les prix ont-ils monté depuis 2020 ? (c) La croissance en volume entre 2020 et 2024. (d) Pourquoi n'a-t-on PAS besoin qu'on te donne le « PIB réel 2020 » ?
Un coup de pouce
Une année comptée à ses propres prix est déjà, pour elle-même, un PIB réel.
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(a) 660 / 600 × 100 = 110.
(b) De 10 % au total sur les quatre ans (et non 10 % par an).
(c) Le PIB réel de 2020 aux prix de 2020 est le PIB nominal de 2020, soit 500. La croissance en volume est donc 600 / 500 = +20 %.
(d) Parce que l'année de base est valorisée à ses propres prix : pour elle, nominal et réel coïncident forcément, et son déflateur vaut 100 par construction. C'est une propriété à savoir énoncer — elle fait gagner du temps dans tout exercice.
Un pays connaît une année difficile : sa production recule de 3 % en volume, mais les prix montent de 6 %. (a) Que fait son PIB en valeur ? (b) Le ministre des Finances peut-il annoncer sans mentir que « le PIB a augmenté » ? (c) Quelle phrase serait honnête ?
Un coup de pouce
Compose les deux taux avant de conclure.
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(a) (1 − 0,03) × (1 + 0,06) = 0,97 × 1,06 = 1,0282 : le PIB en valeur augmente de 2,82 %.
(b) Oui, littéralement — le PIB en valeur a bien augmenté. C'est précisément ce qui rend l'annonce trompeuse : elle est vraie et elle induit en erreur, parce que l'auditeur comprend « on a produit davantage » quand on a produit moins.
(c) « La production a reculé de 3 % ; le PIB en valeur progresse malgré tout de 2,8 %, uniquement parce que les prix ont monté de 6 %. » En économie, la CROISSANCE désigne par convention l'évolution en volume : annoncer un chiffre en valeur sans le dire est une faute, pas une nuance.
Reprends le second village de la section VI (pain 3 → 6 €, quantités 10 000 → 5 000 ; lait 2 € stable, quantités 10 000 → 20 000). (a) Recalcule la croissance en volume aux prix de l'an 1, puis aux prix de l'an 2. (b) Comment s'appellent ces deux conventions ? (c) Pourquoi les deux résultats encadrent-ils la « vraie » évolution plutôt que de la donner ? (d) Que fait le chaînage ?
Un coup de pouce
Les acheteurs se reportent sur ce qui a le moins augmenté — chaque jeu de prix donne trop de poids à un moment différent.
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(a) Aux prix de l'an 1 : l'an 2 vaut 5 000 × 3 + 20 000 × 2 = 55 000 contre 50 000, soit +10 %. Aux prix de l'an 2 : l'an 1 vaut 10 000 × 6 + 10 000 × 2 = 80 000 contre 70 000, soit −12,5 %.
(b) Pondérer par les quantités de l'année de base est un indice de LASPEYRES ; par celles de l'année courante, un indice de PAASCHE.
(c) Parce qu'aucun des deux jeux de prix ne décrit correctement les DEUX années à la fois. Les prix anciens surévaluent le pain que les villageois ont cessé d'acheter ; les prix nouveaux surévaluent le lait vers lequel ils se sont reportés. La grandeur cherchée est entre les deux, et l'écart mesure l'ampleur de la substitution.
(d) Il supprime le problème plutôt que de l'arbitrer : en comparant chaque année à la précédente, les prix utilisés n'ont jamais plus d'un an d'écart avec les quantités qu'ils valorisent, si bien que la substitution n'a pas le temps de creuser un tel fossé.
Corrige cette copie : « Le PIB réel est le vrai PIB, le PIB nominal étant faussé par l'inflation. Le déflateur du PIB mesure l'inflation subie par les ménages ; il donne donc le même chiffre que l'indice des prix à la consommation. » Trois erreurs à relever.
Un coup de pouce
Deux portent sur des mots (« vrai », « donc »), une sur le périmètre de ce qui est mesuré.
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Première erreur, le mot « vrai ». Les deux PIB sont exacts ; ils répondent à deux questions différentes. « Réel » est un terme technique signifiant « corrigé de l'effet des prix », il ne qualifie pas la véracité.
Deuxième erreur, le périmètre. Le déflateur du PIB couvre TOUT ce qui entre dans le PIB — investissement des entreprises, dépenses des administrations, exportations comprises — quand l'indice des prix à la consommation ne suit que le panier des ménages. Ils ne mesurent pas la même chose.
Troisième erreur, le « donc ». Non seulement les deux indices ne coïncident pas, mais ils peuvent diverger nettement : un pays dont les prix d'exportation s'envolent voit son déflateur monter plus vite que son indice des prix à la consommation. Ajoutons que le déflateur n'est pas construit pour mesurer l'inflation : il est le rapport qui reste une fois le volume mesuré.
Une commune ouvre une bibliothèque. An 1 : 2 bibliothécaires, coût salarial total 60 000 €. An 2 : les mêmes 2 bibliothécaires, dont les salaires ont été revalorisés de 4 % — coût total 62 400 €, à horaires d'ouverture inchangés. (a) Que devient la contribution de la bibliothèque au PIB nominal ? (b) Au PIB réel, aux prix de l'an 1 ? (c) Quelle limite de la mesure du non marchand cet exemple éclaire-t-il ?
Un coup de pouce
Le chapitre n°4 a dit à quelle valeur on compte une production non marchande — et la section II a dit ce qui, dedans, joue le rôle du prix.
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(a) Elle passe de 60 000 à 62 400 € : le PIB nominal enregistre la hausse.
(b) Elle reste à 60 000 €. Le « volume » de service — deux bibliothécaires, mêmes horaires — n'a pas bougé ; seul son coût a monté, et le coût joue ici le rôle du prix.
(c) Une production non marchande étant valorisée par ses COÛTS, sa mesure en volume suit les moyens engagés, non le résultat obtenu. Si les mêmes bibliothécaires accueillaient deux fois plus de lecteurs sans être payés davantage, le PIB en volume n'en saurait rien. C'est une limite de convention à signaler dès qu'un sujet porte sur la productivité des services publics.
En France, le PIB en valeur est passé de 2 654,0 milliards d'euros en 2022 à 2 833,8 en 2023, et le PIB en volume (aux prix chaînés de 2020) de 2 545,1 à 2 586,7 milliards. (a) Calcule les deux taux de croissance. (b) Déduis-en la hausse des prix, par la relation exacte. (c) Un journal titre : « la richesse produite en France a progressé de près de 7 % ». Que dis-tu du titre, et que dis-tu du mot « richesse produite » ?
Un coup de pouce
Le titre n'invente aucun chiffre — c'est ce qui le rend piégeux.
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(a) En valeur : 2 833,8 / 2 654,0 = 1,0677, soit +6,8 %. En volume : 2 586,7 / 2 545,1 = 1,0163, soit +1,6 %. Travaille sur les montants donnés, jamais sur des arrondis d'arrondis : à partir de « 2 587 / 2 545 » on trouverait +1,65 %, qu'on serait tenté d'arrondir à 1,7.
(b) 1,0677 / 1,0163 = 1,0506 : les prix ont monté de 5,1 %. (La soustraction donnerait 6,8 − 1,6 = 5,2 — bon ordre de grandeur, résultat inexact.)
(c) Le chiffre du titre est juste, mais il porte sur la valeur, quand l'expression « richesse produite » désigne la PRODUCTION, c'est-à-dire le volume : celui-ci n'a progressé que de 1,6 %. Le titre est donc exact et trompeur à la fois — le cas le plus fréquent, et celui contre lequel ce chapitre arme.
En trois phrases au plus : pourquoi les comptables nationaux ont-ils abandonné l'année de base fixe au profit du chaînage, et que perd-on en échange ?
Un coup de pouce
Ce qu'on gagne concerne le vieillissement des prix ; ce qu'on perd concerne les additions.
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Parce qu'une année de base vieillit : plus elle s'éloigne, plus ses prix relatifs décrivent mal l'économie qu'on mesure, et plus la substitution creuse l'écart entre les conventions possibles (section VI). Le chaînage compare chaque année à la précédente, si bien que les prix ont toujours au plus un an d'écart avec les quantités qu'ils valorisent.
Ce qu'on perd est l'additivité : dans des comptes en volume chaîné, les composantes ne redonnent plus exactement le total, chacune ayant été chaînée avec ses propres prix.
L'arbitrage est assumé et documenté : mieux vaut un total légèrement non additif qu'une base fausse, et les comptes publient l'écart au lieu de le dissimuler. En VALEUR, l'additivité reste parfaite — l'identité du chapitre n°5 n'est jamais en cause.
Définitions à connaître
- PIB nominal (ou en valeur, ou aux prix courants)
- La production de l'année valorisée aux prix de cette même année. C'est ce que mesurent les factures et les déclarations. Il augmente pour deux raisons mêlées — on produit plus, ou on vend plus cher — et ne permet donc pas, à lui seul, de dire si un pays a produit davantage.
- PIB réel (ou en volume, ou à prix constants)
- La production de l'année valorisée aux prix d'une ANNÉE DE BASE. Les prix étant gelés, toute variation vient des quantités : c'est la mesure de la production, et c'est elle qu'on appelle la croissance. « Réel » signifie « corrigé de l'effet des prix », jamais « vrai » — et un PIB réel sans son année de base ne veut rien dire.
- Année de base
- L'année dont on emprunte les prix pour valoriser les autres. Par construction, son PIB nominal et son PIB réel coïncident, et son déflateur vaut 100 — propriété qui fait gagner du temps dans tout exercice. À ne pas confondre avec l'année de RÉFÉRENCE des volumes chaînés, qui n'est qu'un repère d'affichage.
- Indice (base 100)
- Un thermomètre à repère mobile : une année est posée à 100, les autres s'expriment par rapport à elle. 110 = 10 % de plus, 95 = 5 % de moins, 200 = le double. Le passage se fait dans les deux sens : indice 104 ⟺ multiplication par 1,04. Un indice n'a pas d'unité — il ne vaut jamais « 110 € » — et ne se compare qu'à sa propre base.
- Déflateur du PIB
- Le rapport du PIB nominal au PIB réel, en base 100 : ce qui reste quand on divise deux mesures des mêmes quantités à des prix différents, c'est-à-dire le niveau des prix. Il n'est pas construit puis appliqué : le volume est mesuré d'abord, poste par poste, et le déflateur en est DÉDUIT. Il couvre tout le PIB — investissement, dépense publique, exportations comprises — là où l'indice des prix à la consommation ne suit que le panier des ménages : les deux ne peuvent pas coïncider.
- Composition des taux
- (1 + croissance en valeur) = (1 + croissance en volume) × (1 + hausse des prix). Les taux se MULTIPLIENT ; les additionner (valeur ≈ volume + prix) est une approximation, commode tant que les taux sont petits, franchement fausse dès qu'ils sont grands.
- Indices de Laspeyres et de Paasche
- Les deux conventions possibles pour pondérer. LASPEYRES retient les quantités de l'année de base — il donne trop de poids à ce qu'on a cessé d'acheter et tend à surestimer la hausse des prix. PAASCHE retient celles de l'année courante — il tend à la sous-estimer. L'écart entre les deux mesure la SUBSTITUTION : les acheteurs se reportent sur ce qui a le moins augmenté.
- Chaînage (volumes chaînés)
- La méthode qui remplace l'année de base fixe : chaque année est comparée à la PRÉCÉDENTE, et les évolutions sont mises bout à bout comme les maillons d'une chaîne. La base ne vieillit donc jamais de plus d'un an. C'est ce que publient l'INSEE et les comptes européens. Contrepartie assumée : en volume chaîné, les composantes ne s'additionnent plus exactement au total — en valeur, si.
Méthode — les réflexes de copie
- Devant tout chiffre de PIB, pose d'abord la question du chapitre n°4 : EN EUROS, OU EN PAINS ? Valeur ou volume — tant que ce n'est pas tranché, le nombre ne dit rien.
- Pour un PIB réel, écris TOUJOURS l'année de base : « PIB réel 2024 aux prix de 2020 ». Un PIB réel sans base est une copie qui perd des points.
- Le calcul ne change jamais : quantités de l'année regardée × prix de l'année de base. Si tu hésites, demande-toi ce qui doit bouger (les quantités) et ce qui doit être gelé (les prix).
- Déflateur = nominal / réel × 100, et la formule se lit dans les deux sens : connaître deux des trois grandeurs donne la troisième.
- Compose les taux par multiplication, jamais par addition : (1 + valeur) = (1 + volume) × (1 + prix). Vérifie ton résultat en refaisant le produit.
- L'année de base vaut 100 et son nominal égale son réel : sers-t'en comme point d'appui quand un énoncé semble incomplet.
- Une production non marchande est comptée à son coût : un coût qui monte à service constant est de la hausse de PRIX, pas du volume. Le piège tombe à chaque partiel.
- N'oppose jamais déflateur et indice des prix à la consommation comme si l'un était faux : ils n'ont pas le même périmètre, donc pas le même chiffre.
- Quand un titre de presse annonce une hausse du PIB sans préciser, suppose le VOLUME (c'est la convention) — mais vérifie, car les communiqués politiques préfèrent parfois la valeur.
Sources
- William Fleetwood, Chronicon Preciosum: or, An Account of English Money, the Price of Corn, and other Commodities, for the last 600 Years (Londres, publié anonymement) — la lettre à un étudiant d'Oxford qui compare les prix de 1440-1460 à ceux de 1686-1706 : l'intuition de l'indice de prix, deux siècles avant sa formalisation, 1707
- Étienne Laspeyres, Die Berechnung einer mittleren Waarenpreissteigerung (Jahrbücher für Nationalökonomie und Statistik) — la pondération par les quantités de l'année de base, 1871
- Hermann Paasche, Über die Preisentwicklung der letzten Jahre nach den Hamburger Börsennotirungen (Jahrbücher für Nationalökonomie und Statistik) — la pondération par les quantités de l'année courante, 1874
- Irving Fisher, The Making of Index Numbers: a Study of Their Varieties, Tests, and Reliability (Houghton Mifflin) — la comparaison systématique des formules, et la moyenne géométrique de Laspeyres et Paasche, 1922
- Union européenne, Décision 98/715/CE — rend obligatoire, pour les comptes nationaux des États membres, le calcul des volumes aux prix de l'année précédente chaînés, 1998
- Eurostat, Système européen des comptes — SEC 2010, chapitre 10 (mesures en volume et en prix), 2013
- INSEE, Les comptes nationaux passent en base 2020 — les volumes sont publiés aux prix de l'année précédente chaînés, avec 2020 pour année de référence ; l'additivité y disparaît, et l'INSEE le signale, 2024
- INSEE (blog), Inflation : les déflateurs en comptabilité nationale — « un déflateur n'est rien d'autre qu'un rapport entre une valeur et un volume », le partage volume/prix se faisant au niveau fin puis agrégé, 2022
- Eurostat / INSEE, Comptes nationaux annuels — PIB français à prix courants et en volumes chaînés (référence 2020), 2019-2024, 2024