Sommaire(11)
- Lucas (1972) « Expectations and the Neutrality of Money » — modèle des îles
- Friedman (1968) AER et Phelps (1967-1968) — prédécesseurs adaptatifs de la Phillips augmentée
- Cagan (1956) sur les anticipations adaptatives
- Kydland-Prescott (1977) — article fondateur de l'incohérence temporelle
- Barro-Gordon (1983) — formalisation du biais inflationniste et réponse institutionnelle
- Lucas-Sargent (1979) « After Keynesian Macroeconomics » — manifeste de la Nouvelle Macroéconomie Classique
- Kydland-Prescott (1982) « Time to Build and Aggregate Fluctuations » — prolongement RBC de la NMC
- Réponse néo-keynésienne — Mankiw (1985) et Akerlof-Yellen (1985)
- Smets-Wouters (2003, 2007) — exemple canonique de DSGE de banque centrale
- Sims (1980) « Macroeconomics and Reality » — méthodologie VAR comme alternative empirique
- Sargent (2011) Nobel et travaux ultérieurs sur l'apprentissage et la rationalité bornée
AnnexesLes anticipations rationnelles et la Nouvelle Macroéconomie Classique
Compléments théoriques, contre-points et références méthodologiques
Lucas (1972) « Expectations and the Neutrality of Money » — modèle des îles
article fondateur de la NMC publié par Robert Lucas dans le Journal of Economic Theory (vol. 4, n° 2, avril 1972, pp. 103-124), qui fournit la première microfondation rigoureuse de la neutralité monétaire sous anticipations rationnelles.
Cadre du modèle
l'économie est représentée par un continuum d'îles géographiquement isolées. Chaque agent observe uniquement le prix sur son île et doit décider, à chaque période, comment ajuster son offre de travail.
Problème d'extraction de signal
l'agent ne sait pas si une variation de prix locale reflète (a) un choc relatif spécifique à son île qui justifie un ajustement réel de l'offre de travail ou (b) un choc monétaire agrégé affectant uniformément toutes les îles qui ne devrait pas modifier l'offre réelle. Sous anticipations rationnelles, l'agent applique un raisonnement bayésien optimal en pondérant les deux possibilités selon les variances relatives des chocs.
Résultat de neutralité
la politique monétaire anticipée n'a aucun effet réel car les agents la déduisent correctement et ajustent leur comportement sans erreur d'extraction. Seuls les chocs monétaires non anticipés (les surprises) créent une réponse temporaire de l'emploi et de la production.
Apport méthodologique
Lucas substitue à la courbe de Phillips augmentée de Friedman-Phelps (anticipations adaptatives, voir entrée vocab précédente) une formulation entièrement microfondée et cohérente avec l'optimisation des agents et les anticipations rationnelles. C'est cette microfondation qui satisfait la critique de Lucas (1976) que Lucas lui-même formulera quatre ans plus tard.
Test empirique
Lucas teste cette prédiction dans « Some International Evidence on Output-Inflation Tradeoffs » (American Economic Review, vol. 63, n° 3, juin 1973, pp. 326-334) en montrant que la pente de la courbe de Phillips de court terme est inversement reliée à la variance d'inflation, conforme à la prédiction du modèle des îles.
Nobel
Robert Lucas a reçu le prix Nobel 1995 « for having developed and applied the hypothesis of rational expectations, and thereby having transformed macroeconomic analysis and deepened our understanding of economic policy ».
Friedman (1968) AER et Phelps (1967-1968) — prédécesseurs adaptatifs de la Phillips augmentée
ensemble des contributions qui ont précédé la NMC de Lucas en formulant l'hypothèse du taux de chômage naturel sous anticipations adaptatives.
Friedman (1968)
Milton Friedman, « The Role of Monetary Policy » (American Economic Review, vol. 58, n° 1, mars 1968, pp. 1-17), allocution présidentielle prononcée à la réunion de l'American Economic Association en décembre 1967. Friedman formule la critique informelle de la courbe de Phillips originale (1958) en montrant que l'arbitrage stable inflation-chômage n'existe qu'à court terme et disparaît à long terme avec l'ajustement des anticipations. Il introduit le concept de natural rate of unemployment, défini comme le taux d'équilibre du marché du travail compatible avec une inflation anticipée stable. Friedman a reçu le prix Nobel 1976 « for his achievements in the fields of consumption analysis, monetary history and theory and for his demonstration of the complexity of stabilization policy ».
Phelps (1967, 1968)
Edmund Phelps publie indépendamment deux articles complémentaires. « Phillips Curves, Expectations of Inflation, and Optimal Unemployment over Time » (Economica, vol. 34, n° 135, août 1967, pp. 254-281) propose une analyse normative de l'arbitrage inflation-chômage sous anticipations adaptatives. « Money-Wage Dynamics and Labor-Market Equilibrium » (Journal of Political Economy, vol. 76, n° 4 partie 2, juillet-août 1968, pp. 678-711) développe la microfondation par search frictions et taux naturel. Phelps a reçu le prix Nobel 2006 « for his analysis of intertemporal tradeoffs in macroeconomic policy ».
Volume Phelps 1970
Edmund Phelps édite « Microeconomic Foundations of Employment and Inflation Theory » (W.W. Norton, 1970), volume collectif rassemblant les contributions sur les microfondations du marché du travail (search, mismatch, salaire d'efficience embryonnaire) et l'inflation. Ce volume marque l'effort systématique de doter la macroéconomie d'une cohérence microéconomique, indépendamment et parallèlement à la NMC qui s'amorce avec Lucas (1972, entrée précédente).
Synthèse
la convergence Friedman-Phelps établit que la courbe de Phillips de long terme est verticale au taux naturel. Le désaccord initial de Samuelson-Solow (1960) qui voyaient la Phillips comme un arbitrage exploitable de politique économique est définitivement écarté. Lucas (1972) hérite de ce cadre conceptuel et le radicalise en remplaçant les anticipations adaptatives par les anticipations rationnelles, ce qui élimine même le rôle stabilisateur de court terme accordé par Friedman-Phelps à la politique monétaire systématique.
Cagan (1956) sur les anticipations adaptatives
chapitre fondateur de Phillip Cagan, « The Monetary Dynamics of Hyperinflation », publié dans Milton Friedman (éd.), « Studies in the Quantity Theory of Money » (University of Chicago Press, 1956, pp. 25-117), qui introduit la première formalisation rigoureuse des anticipations adaptatives appliquée à des données empiriques.
Formalisation des anticipations adaptatives
Cagan propose la spécification πᵉₜ − πᵉₜ₋₁ = λ × (πₜ₋₁ − πᵉₜ₋₁), où λ est la vitesse d'ajustement (0 < λ ≤ 1). Les agents révisent leurs anticipations d'inflation en fonction de leur erreur de prévision passée, pondérée par λ. Cette spécification deviendra la référence standard utilisée par Friedman et Phelps dans leurs travaux des années 1960.
Application aux hyperinflations
Cagan estime des fonctions de demande de monnaie sur sept épisodes d'hyperinflation du XXe siècle, à savoir Autriche 1921-1922, Allemagne 1922-1923 (République de Weimar), Grèce 1943-1944, Hongrie 1923-1924, Hongrie 1945-1946 (record absolu d'hyperinflation avec un taux mensuel atteignant 4,19 × 10¹⁶ %), Pologne 1923-1924 et Russie 1921-1924.
Résultat empirique
même dans les hyperinflations les plus extrêmes, la demande de monnaie réelle des agents reste prévisible et inversement reliée à l'inflation anticipée. La vitesse d'ajustement λ varie selon les épisodes mais reste mesurable.
Position historique
l'article de Cagan est le pont méthodologique entre la théorie quantitative classique de la monnaie (Fisher, Friedman) et la macroéconomie des anticipations qui prendra son essor avec Muth (1961), Friedman (1968), Phelps (1967-1968) et Lucas (1972). C'est aussi le premier travail empirique majeur à imposer une structure formelle d'anticipations dans un modèle économétrique macro.
Limites identifiées
la spécification adaptative est rétrospective car les agents n'utilisent que l'inflation passée pour anticiper l'avenir. Si la politique monétaire change de régime (par exemple stabilisation après hyperinflation), les anticipations adaptatives surestiment l'inflation persistante. Cette limite est précisément celle qu'attaqueront Muth (1961) puis Lucas (1972) avec les anticipations rationnelles.
Kydland-Prescott (1977) — article fondateur de l'incohérence temporelle
Finn Kydland et Edward Prescott, « Rules Rather than Discretion — The Inconsistency of Optimal Plans » (Journal of Political Economy, vol. 85, n° 3, juin 1977, pp. 473-492), article qui introduit formellement le concept d'incohérence temporelle (time inconsistency) en théorie économique.
Problème central
un plan d'action peut être optimal à la date initiale t = 0, mais le décideur a néanmoins intérêt à dévier de ce plan à une date ultérieure t > 0, même si aucune information nouvelle n'est apparue entre-temps. L'incohérence n'est pas due à un changement des préférences ou de l'information, mais à la structure même du problème intertemporel sous anticipations rationnelles.
Application monétaire
la banque centrale annonce à t = 0 un objectif de faible inflation. Si les agents y croient et fixent leurs salaires en conséquence, la banque centrale a alors intérêt à dévier en t = 1 et créer une surprise inflationniste pour exploiter l'arbitrage de court terme de la courbe de Phillips et stimuler l'emploi. Anticipant cette tentation, les agents rationnels ne croient pas l'annonce initiale et fixent leurs salaires en intégrant l'inflation effective probable.
Résultat
biais inflationniste, équilibre d'inflation élevée sans gain de production, strictement inférieur au plan optimal initial qui aurait été obtenu avec engagement crédible.
Solution conceptuelle
Kydland et Prescott préconisent les règles (rules) contre la discrétion (discretion). La banque centrale doit s'engager irrévocablement à une règle simple et observable, abandonnant la flexibilité ex post au profit de la crédibilité ex ante.
Postérité institutionnelle
l'article a justifié l'indépendance des banques centrales adoptée en vague mondiale dans les années 1990-2000 (BCE 1998, Bank of England 1997, Banque du Japon 1998, etc.) ainsi que l'adoption de cibles d'inflation explicites (Nouvelle-Zélande 1990, Canada 1991, Royaume-Uni 1992, Suède 1993, etc.).
Extensions théoriques
l'article a engendré une littérature considérable, notamment Barro-Gordon (« A Positive Theory of Monetary Policy in a Natural Rate Model », Journal of Political Economy, vol. 91, n° 4, août 1983, pp. 589-610) qui formalise le jeu banque centrale-public, Rogoff (« The Optimal Degree of Commitment to an Intermediate Monetary Target », Quarterly Journal of Economics, vol. 100, n° 4, novembre 1985, pp. 1169-1189) qui propose la solution du banquier central conservateur, et Walsh (« Optimal Contracts for Central Bankers », American Economic Review, vol. 85, n° 1, mars 1995, pp. 150-167) qui propose les contrats incitatifs.
Nobel
Kydland et Prescott ont reçu conjointement le prix Nobel 2004 « for their contributions to dynamic macroeconomics — the time consistency of economic policy and the driving forces behind business cycles ». Le Nobel récompense à la fois l'article de 1977 sur la time inconsistency et leur travail ultérieur sur la théorie des cycles réels (RBC, « Time to Build and Aggregate Fluctuations », Econometrica, vol. 50, n° 6, novembre 1982, pp. 1345-1370, voir entrée 7 ci-dessous).
Barro-Gordon (1983) — formalisation du biais inflationniste et réponse institutionnelle
Robert Barro et David Gordon publient en 1983 deux articles complémentaires qui formalisent rigoureusement l'incohérence temporelle de Kydland-Prescott (1977, entrée précédente) dans le cadre d'un jeu répété entre banque centrale et secteur privé.
Formalisation du biais inflationniste
« A Positive Theory of Monetary Policy in a Natural-Rate Model » (Journal of Political Economy, vol. 91, n° 4, août 1983, pp. 589-610) construit la version statique du jeu où la banque centrale arbitre entre coût d'inflation et bénéfice d'emploi anticipé. L'équilibre discrétionnaire conduit à un biais inflationniste strictement positif, formalisant rigoureusement l'intuition Kydland-Prescott.
Réponse institutionnelle (règles, réputation)
« Rules, Discretion and Reputation in a Model of Monetary Policy » (Journal of Monetary Economics, vol. 12, n° 1, juillet 1983, pp. 101-121) propose l'extension dynamique introduisant la réputation comme solution endogène. Si la banque centrale joue à horizon infini, elle peut soutenir une inflation faible en équilibre par crainte de perdre sa réputation en cas de tricherie. Le jeu admet alors un continuum d'équilibres entre la solution règle pure et la solution discrétionnaire pure.
Apport central
Barro-Gordon transforment l'argument informel de Kydland-Prescott en théorie des jeux formelle et explicitent les conditions d'existence d'équilibres réputationnels (taux d'actualisation, horizon, observabilité des actions).
Postérité
l'analyse Barro-Gordon devient le cadre canonique de la théorie de la politique monétaire et inspire les solutions institutionnelles ultérieures, notamment Rogoff (1985) sur le banquier central conservateur, Walsh (1995) sur les contrats incitatifs et Lockwood (1997) sur les sanctions de marché. Les banques centrales modernes citent explicitement ce cadre dans leurs justifications d'indépendance et de cibles d'inflation.
Lucas-Sargent (1979) « After Keynesian Macroeconomics » — manifeste de la Nouvelle Macroéconomie Classique
article co-signé par Robert Lucas et Thomas Sargent présenté lors de la conférence de la Federal Reserve Bank of Boston en juin 1978 et publié dans les actes (« After the Phillips Curve: Persistence of High Inflation and High Unemployment », Conference Series n° 19, Federal Reserve Bank of Boston, juin 1978, pp. 49-72), republié en 1981 dans Robert Lucas et Thomas Sargent (éds.), « Rational Expectations and Econometric Practice », University of Minnesota Press, pp. 295-319.
Thèse centrale
les modèles macroéconométriques keynésiens en usage dans les années 1970 sont fondamentalement défectueux. Ils incorporent des relations comportementales estimées sous une politique monétaire et budgétaire spécifique, et ne peuvent donc pas servir à évaluer l'effet d'un changement de politique (application directe de la critique de Lucas 1976).
Tonalité polémique
l'article est célèbre pour son ton frontal et son rejet sans concession de la tradition keynésienne dominante depuis les années 1940. Lucas et Sargent affirment que l'incapacité des modèles keynésiens à expliquer la stagflation des années 1970 n'est pas un problème de calibrage mais un échec conceptuel profond.
Programme de recherche
l'article propose explicitement de reconstruire la macroéconomie sur trois piliers, à savoir (1) microfondations issues de l'optimisation des agents, (2) anticipations rationnelles, (3) discipline d'équilibre walrasien. Ce programme deviendra effectif avec les modèles RBC (Kydland-Prescott 1982, entrée suivante) puis DSGE (entrée 9).
Réception et contre-attaque
la conférence de Boston de 1978 est restée célèbre pour la réponse cinglante de Robert Solow qui qualifie la position Lucas-Sargent d'arrogante et de prématurée. Solow et Tobin défendent la pertinence pédagogique et opérationnelle des modèles keynésiens malgré leurs limites théoriques. Mankiw (1985) sur les coûts de menu (voir entrée 8 ci-dessous) constitue la réponse technique néo-keynésienne formalisée à ce manifeste, en démontrant que les rigidités nominales préservent l'efficacité de la politique monétaire même sous anticipations rationnelles.
Statut historique
l'article est unanimement considéré comme le manifeste théorique et programmatique de la NMC, pendant idéologique de la critique de Lucas 1976 sur le plan méthodologique. Il marque la rupture définitive entre les keynésiens orthodoxes et la nouvelle école classique de Chicago-Minnesota.
Kydland-Prescott (1982) « Time to Build and Aggregate Fluctuations » — prolongement RBC de la NMC
article de Finn Kydland et Edward Prescott (Econometrica, vol. 50, n° 6, novembre 1982, pp. 1345-1370) qui fonde la théorie des cycles réels (Real Business Cycle, RBC), prolongement le plus radical du programme NMC dans l'analyse des fluctuations économiques.
Cadre du modèle
économie de croissance néo-classique à la Solow augmentée de chocs technologiques aléatoires (variations stochastiques de la productivité totale des facteurs) et de la friction time-to-build (le capital installé prend plusieurs périodes pour devenir productif après l'investissement, typiquement quatre trimestres pour les structures et un trimestre pour l'équipement).
Méthode d'évaluation
Kydland et Prescott calibrent le modèle avec des paramètres préférentiels et technologiques mesurés sur micro-données plutôt que d'estimer les paramètres par maximum de vraisemblance comme dans la tradition keynésienne. Ils simulent ensuite le modèle stochastique et comparent les moments simulés (variances, corrélations, autocorrélations) aux moments empiriques des séries macro américaines (PIB, consommation, investissement, heures travaillées). C'est l'origine de la méthodologie de calibration.
Résultats
le modèle RBC pur, sans aucune rigidité nominale, sans aucune erreur d'anticipation et sans politique monétaire, reproduit environ 70 % de la variance du PIB américain et la plupart des corrélations cycliques observées. La conclusion empirique est que les chocs technologiques expliquent l'essentiel des fluctuations macroéconomiques.
Implication forte
la conclusion radicalise le programme NMC. Si les fluctuations sont l'expression de chocs technologiques sur des marchés en équilibre permanent, alors il n'y a pas de défaillance de coordination à corriger, et la politique de stabilisation est non seulement inefficace (PIP de Sargent-Wallace 1975) mais inutile, voire nuisible si elle perturbe l'allocation optimale.
Postérité et critiques
la théorie RBC domine la macroéconomie académique des années 1980-1990 (King-Plosser-Rebelo 1988, Cooley 1995 « Frontiers of Business Cycle Research », Princeton University Press).
Critiques principales
(a) les chocs technologiques mesurés (résidu de Solow) reflètent en partie des effets non-technologiques (variations d'utilisation des facteurs, frictions, etc.), (b) le modèle ne reproduit pas la dynamique de l'emploi (variance excessive des heures par rapport au salaire réel), (c) le modèle ne dit rien des récessions sévères type 2008-2009.
Synthèse contemporaine
les modèles DSGE actuels (entrée 9 ci-dessous) intègrent l'ossature RBC (microfondations, chocs technologiques, anticipations rationnelles) avec les rigidités nominales néo-keynésiennes (prix Calvo, salaires Calvo). Cette synthèse new-keynesian DSGE est le standard méthodologique contemporain.
Nobel
Kydland et Prescott ont reçu conjointement le prix Nobel 2004 (voir entrée 4 sur Kydland-Prescott 1977). Le Nobel récompense à la fois la time inconsistency 1977 et la théorie RBC 1982.
Réponse néo-keynésienne — Mankiw (1985) et Akerlof-Yellen (1985)
c'est ici que Gregory Mankiw, auteur du manuel d'où provient cette fiche, intervient lui-même comme protagoniste du débat plutôt que comme expositeur neutre (voir anecdote reformulée). Deux articles publiés dans le même volume du Quarterly Journal of Economics en 1985 fondent la riposte technique de la Nouvelle Économie Keynésienne (NEK) à la NMC de Lucas-Sargent et au manifeste « After Keynesian Macroeconomics » (entrée 6 ci-dessus).
Mankiw (1985)
« Small Menu Costs and Large Business Cycles: A Macroeconomic Model of Monopoly » (Quarterly Journal of Economics, vol. 100, n° 2, mai 1985, pp. 529-538). Mankiw démontre que dans un cadre de concurrence monopolistique, des coûts d'ajustement de prix très faibles (coûts de menu de quelques centimes par produit) suffisent pour qu'il soit privément rationnel pour les entreprises de ne pas ajuster leurs prix nominaux face à un choc monétaire. Or socialement, cette rigidité a un effet de premier ordre sur la production et l'emploi.
Asymétrie d'ordre
la perte privée d'un défaut d'ajustement est d'ordre deux (effet de bord par rapport à l'optimum), tandis que la perte sociale est d'ordre un (effet linéaire). Ce résultat est une réfutation directe de la Policy Ineffectiveness Proposition de Sargent-Wallace (1975) car la politique monétaire systématique a bien des effets réels même sous anticipations rationnelles, dès lors qu'on admet des rigidités même microscopiques.
Akerlof-Yellen (1985)
George Akerlof et Janet Yellen, « A Near-Rational Model of the Business Cycle, with Wage and Price Inertia » (Quarterly Journal of Economics, vol. 100, Supplement, 1985, pp. 823-838) proposent une approche complémentaire fondée sur la quasi-rationalité. Si les agents s'écartent légèrement du comportement parfaitement optimisateur en suivant des règles simples, la perte privée d'utilité est d'ordre deux mais l'effet macroéconomique de leur inertie sur les prix et salaires est d'ordre un. George Akerlof a reçu le prix Nobel 2001 (partagé avec Michael Spence et Joseph Stiglitz) pour ses travaux sur les asymétries d'information. Janet Yellen a présidé la Federal Reserve de 2014 à 2018 puis a été secrétaire au Trésor américain de 2021 à 2025.
Synthèse NEK
ces deux articles fondent le programme de recherche néo-keynésien qui accepte les outils méthodologiques de la NMC (microfondations, anticipations rationnelles, équilibre général) mais récupère les conclusions de politique économique keynésiennes par l'introduction de frictions microéconomiques (coûts de menu, salaires d'efficience, contrats nominaux à la Taylor 1980, prix à la Calvo 1983). C'est cette synthèse que Mankiw expose dans son manuel chapitre 14, où il se présente faussement comme expositeur neutre alors qu'il est précisément l'un des co-fondateurs de ce courant.
Position contemporaine
la synthèse NEK est aujourd'hui dominante dans la pratique des banques centrales via les modèles DSGE-NK (entrée suivante).
Smets-Wouters (2003, 2007) — exemple canonique de DSGE de banque centrale
Frank Smets et Raf Wouters publient « An Estimated Dynamic Stochastic General Equilibrium Model of the Euro Area » (Journal of the European Economic Association, vol. 1, n° 5, septembre 2003, pp. 1123-1175) puis « Shocks and Frictions in US Business Cycles: A Bayesian DSGE Approach » (American Economic Review, vol. 97, n° 3, juin 2007, pp. 586-606). Ces deux articles deviennent les modèles DSGE de référence à la BCE et à la Fed respectivement.
Architecture
modèle néo-keynésien dynamique avec microfondations issues de l'optimisation, anticipations rationnelles, sept chocs structurels (productivité, prime de risque, investissement, monétaire, prix-push, salaire-push, gouvernement) et frictions néo-keynésiennes (prix Calvo, salaires Calvo, formation d'habitudes dans la consommation, coûts d'ajustement de l'investissement, indexation des prix passés).
Réalisation programmatique de la NMC
Smets-Wouters concrétise l'agenda Lucas-Sargent (1979, entrée 6) en construisant un modèle entièrement microfondé sous anticipations rationnelles, conformément au manifeste « After Keynesian Macroeconomics ». Le modèle est estimé par méthodes bayésiennes sur des séries longues, ce qui satisfait la discipline économétrique exigée par Lucas-Sargent. Mais il est aussi profondément néo-keynésien dans ses conclusions car les rigidités nominales préservent l'efficacité de la politique monétaire (Mankiw 1985 et Akerlof-Yellen 1985, entrée 8) et la banque centrale peut stabiliser les fluctuations en suivant une règle de Taylor optimisée.
Synthèse NMC-NEK
Smets-Wouters illustre la convergence méthodologique finale. La NEK adopte les outils techniques de la NMC (microfondations, anticipations rationnelles, équilibre général dynamique). La NMC accepte en retour les frictions nominales (rigidités à la Calvo) et la time inconsistency à la Kydland-Prescott. Le résultat est un cadre unifié de macroéconomie de pointe utilisé dans toutes les grandes banques centrales (BCE NAWM en héritage direct, Fed FRB/US complété par EDO et SIGMA, Bank of England COMPASS, Banque du Japon Q-JEM, Banque de France FR-BDF, FMI GIMF et GEM).
Position dans la fiche
c'est le terminus contemporain de la généalogie des anticipations rationnelles qui démarre avec Muth (1961), passe par Cagan (1956, entrée 3), Friedman-Phelps (1967-1968, entrée 2), Lucas (1972, entrée 1), Lucas-Sargent (1979, entrée 6), Kydland-Prescott (1977 et 1982, entrées 4 et 7), Barro-Gordon (1983, entrée 5), Mankiw et Akerlof-Yellen (1985, entrée 8), et aboutit à Clarida-Galí-Gertler (1999) puis Smets-Wouters (2003, 2007). Le chapitre 14 de Mankiw n'est qu'une porte d'entrée pédagogique vers cette généalogie complète.
Sims (1980) « Macroeconomics and Reality » — méthodologie VAR comme alternative empirique
article fondateur de Christopher Sims (Econometrica, vol. 48, n° 1, janvier 1980, pp. 1-48) qui introduit la méthodologie des vecteurs autorégressifs (VAR) comme alternative à l'approche structurelle des modèles macroéconométriques de la Cowles Commission.
Critique de l'identification structurelle
Sims démontre que les restrictions d'identification imposées par les modèles keynésiens type Klein-Goldberger ou Wharton sont une « incredible identification » car elles reposent sur des hypothèses a priori arbitraires (exclusion de variables, restrictions de simultanéité, contemporanéité des chocs) qui ne sont pas testables et qui sont contredites par l'analyse théorique de l'optimisation des agents. Cette critique partage la cible des modèles keynésiens avec Lucas-Sargent (1979, entrée 6) mais sur un fondement méthodologique différent, car Sims attaque l'identification tandis que Lucas-Sargent attaquent la stabilité des paramètres.
Approche VAR
Sims propose un modèle empirique sans identification structurelle a priori, où chaque variable macro est régressée sur ses propres retards et ceux des autres variables sans restrictions d'exclusion. Le système est estimé en forme réduite, et les effets dynamiques sont caractérisés par les fonctions de réponse aux impulsions (impulse response functions) et les décompositions de variance.
Identification minimale
pour passer de la forme réduite aux chocs structurels, Sims propose initialement une décomposition de Cholesky (ordre récursif des chocs), interprétée comme une restriction d'identification minimale et transparente.
Programme de recherche
l'article fonde une école empirique distincte de la NMC et des néo-keynésiens, qui devient dominante pour l'analyse de la transmission monétaire à partir des années 1990. Extensions structurelles ultérieures par Bernanke (1986), Blanchard-Quah (1989), Galí (1992) qui introduisent des schémas d'identification plus sophistiqués (long-run restrictions, sign restrictions).
Nobel 2011
Christopher Sims reçoit le prix Nobel 2011 (partagé avec Thomas Sargent, voir entrée 11 ci-dessous) « for their empirical research on cause and effect in the macroeconomy ». La motivation Nobel reconnaît explicitement la contribution VAR de Sims comme « new methods of analyzing how the economy is affected by temporary changes in economic policy and other factors ».
Tension méthodologique avec la NMC
l'article de 1980 propose une approche atheoretical qui s'oppose à la radicalisation théorique de la NMC. Pour la NMC, seuls les modèles d'équilibre microfondés sont valides. Pour Sims, ces modèles imposent des restrictions invérifiables, et les VAR offrent une méthode plus honnête d'analyse empirique. La synthèse contemporaine accommode les deux approches en faisant servir les DSGE à l'analyse théorique et à la calibration, et les VAR à la validation empirique et à l'analyse de chocs (Christiano-Eichenbaum-Evans 2005, Boivin-Giannoni 2006).
Sargent (2011) Nobel et travaux ultérieurs sur l'apprentissage et la rationalité bornée
Thomas Sargent reçoit en 2011 le prix Nobel d'économie (partagé avec Christopher Sims, voir entrée 10 ci-dessus) « for their empirical research on cause and effect in the macroeconomy ». La motivation Nobel récompense l'ensemble de la trajectoire intellectuelle de Sargent, depuis la Policy Ineffectiveness Proposition Sargent-Wallace 1975 (voir vocab PIP), jusqu'à ses travaux empiriques d'identification VAR structurelle des années 1980-1990, en passant par les contributions tardives sur l'apprentissage et la rationalité bornée.
Évolution méthodologique
la trajectoire intellectuelle de Sargent est intéressante car elle montre la maturation de la NMC. Le jeune Sargent des années 1970 défend la rationalité parfaite et les anticipations rationnelles dogmatiques avec Lucas. Le Sargent mature des années 1990-2000 reconnaît les limites empiriques de cette hypothèse et développe des cadres alternatifs où les agents apprennent progressivement la structure de l'économie.
Apprentissage adaptatif
Sargent et ses collaborateurs (notamment Albert Marcet, George Evans, Seppo Honkapohja) développent dans les années 1990-2000 la théorie de l'apprentissage par moindres carrés récursifs où les agents estiment en temps réel les paramètres de l'économie au lieu de les connaître par hypothèse. La référence centrale est Albert Marcet et Thomas Sargent, « Convergence of Least-Squares Learning Mechanisms in Self-Referential Linear Stochastic Models » (Journal of Economic Theory, vol. 48, n° 2, août 1989, pp. 337-368). Le cadre étend les anticipations rationnelles vers des anticipations adaptatives sophistiquées, et démontre que sous certaines conditions, l'apprentissage converge vers les anticipations rationnelles à long terme.
Application à l'inflation américaine
Thomas Sargent, « The Conquest of American Inflation » (Princeton University Press, 1999) applique le cadre de l'apprentissage adaptatif pour expliquer la grande inflation des années 1970 et sa résorption sous Volcker. Sargent y défend la thèse que la Federal Reserve a appris progressivement la structure de la courbe de Phillips, expliquant la persistance de l'inflation des années 1970 puis sa désinflation rapide après 1979. Cette analyse rompt avec la conclusion radicale de la NMC pure selon laquelle les agents connaissent parfaitement la structure et réintroduit une dimension d'évolution institutionnelle dans l'analyse macroéconomique.
Robustesse et incertitude knightienne
Lars Hansen et Thomas Sargent (« Robustness », Princeton University Press, 2008) développent la théorie du robust control appliquée à la macroéconomie, où les agents font face non seulement à du risque (distributions de probabilité connues) mais à de l'incertitude knightienne (distributions inconnues). Ce cadre généralise les anticipations rationnelles en autorisant les agents à se prémunir contre la pire spécification du modèle (max-min).
Synthèse intellectuelle
la trajectoire Sargent illustre la maturation du programme NMC. La rationalité parfaite postulée dans les années 1970 cède progressivement le pas à des hypothèses plus souples (apprentissage, robustesse, ambiguïté) qui restent fidèles à l'esprit microfondé et optimisateur sans imposer la clairvoyance complète. Cette évolution est cohérente avec celle de Lucas qui a lui-même travaillé dans les années 1980-2000 sur la croissance endogène (Lucas 1988 « On the Mechanics of Economic Development », Journal of Monetary Economics, vol. 22, n° 1, juillet 1988, pp. 3-42) et sur les écarts à la rationalité parfaite.
Position dans la fiche
Sargent illustre l'évolution intellectuelle de la NMC depuis le dogmatisme révolutionnaire des années 1970 jusqu'à un programme de recherche mature qui dialogue avec les néo-keynésiens (entrée 8) et accepte des écarts à la rationalité parfaite, sans renoncer aux exigences méthodologiques fondamentales (microfondations, équilibre, optimisation).