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Le modèle de Solow : épargne et état stationnaire

Pourquoi un pays qui épargne deux fois plus ne grandit pas deux fois plus — et pourquoi épargner 70 % appauvrit.

🎓 Élevé⏱️ 30 min
Δk = s·f(k) − (n + δ)·k
Étape 1 / 7

Énoncé / motivation

Si l'épargne finance les machines, et les machines la production, alors un pays qui épargne davantage devrait s'enrichir plus vite — indéfiniment. Pourquoi les gouvernements ne poussent-ils pas le taux d'épargne à 50 %, à 70 %, à 100 % ?

La question n'est pas absurde : elle a été posée pour de vrai. La Chine a porté son investissement à près de 50 % de son PIB dans les années 2000 — un niveau que l'Europe n'a jamais approché — et sa croissance a pourtant fortement ralenti depuis. Le modèle construit par Robert Solow en 1956, qui lui a valu le prix Nobel en 1987, explique exactement pourquoi, et sa réponse tient en une phrase : accumuler du capital se heurte à deux murs, l'un qui freine, l'autre qui coûte.

Ce cours ne se contentera pas d'énoncer le résultat. Il construit l'équation qui gouverne l'accumulation, DÉMONTRE que l'économie s'arrête fatalement en un point précis et unique — l'état stationnaire —, puis établit un second résultat, plus dérangeant encore : au-delà d'un certain taux d'épargne, un pays produit davantage tout en consommant MOINS. Il y a donc un taux d'épargne optimal, et il n'est pas de 100 %.

Deux pays identiques, sauf que le second épargne 70 % de son revenu contre 50 % pour le premier. À long terme, lequel a le niveau de vie le plus élevé — c'est-à-dire la consommation la plus élevée par habitant ?

Étape 2 / 7

Hypothèses

À ton avis, quelles hypothèses faut-il poser pour que ce modèle tienne ? Note tes idées — aucune piste n'est mauvaise, c'est ton plan de travail.

Ton plan de travail est encore vide. Lance-toi : propose au moins une idée.

0 idée(s) proposée(s)
Étape 3 / 7

Formalisation

Le CAPITAL, ici, ce n'est pas de l'argent : ce sont les machines, les bâtiments, les routes, les ordinateurs — tout ce qui a été produit et qui sert à produire. Notons K ce stock pour le pays entier, L le nombre de travailleurs, et **k = K/L** le capital par tête. Grâce aux rendements d'échelle constants (hypothèse 1), la production par tête ne dépend que de lui. L'algèbre du passage tient en une ligne : si doubler les deux facteurs double la production, alors diviser les deux par L divise la production par L — soit F(K, L)/L = F(K/L, 1). Le membre de droite ne dépend plus que de k, et on le note f(k). D'où **y = f(k)**. Nous prendrons f(k) = √k, une racine carrée : elle monte, mais de moins en moins vite — passer de 1 à 4 machines fait passer la production de 1 à 2, mais passer de 4 à 9 ne la fait passer que de 2 à 3. Voilà les rendements décroissants, en deux nombres. (La forme générale s'écrit k^α ; α mesure la part du capital dans la valeur ajoutée, environ 1/3 dans les données. Nous prenons α = 1/2 pour que tous les calculs tombent juste, et le simulateur permettra de tester 1/3.)

Que devient le stock de capital d'une année sur l'autre ? Deux forces s'opposent. Ce qui l'AUGMENTE : l'investissement. Les ménages épargnent une part s de leur revenu, et cette épargne devient investissement (hypothèse 3) : cela ajoute s·f(k) par tête. Ce qui le DIMINUE : d'abord l'usure — une part δ du stock part en rouille et en obsolescence chaque année, soit δ·k. Ensuite la démographie : si la population croît au rythme n, le même stock doit être partagé entre plus de têtes, ce qui abaisse le capital PAR TÊTE d'environ n·k — le capital n'a pas disparu, il est dilué. Les deux se cumulent en un seul besoin d'entretien, (n + δ)·k. D'où l'équation fondamentale du modèle, celle qui manquait : **Δk = s·f(k) − (n + δ)·k**. En mots : le capital par tête augmente de ce qu'on investit, moins ce qu'il faut pour maintenir l'existant. Tout le cours consiste à lire cette ligne.

Comparons les deux termes. Le premier, s·f(k) = s·√k, monte en s'aplatissant : c'est la concavité de l'hypothèse 2. Le second, (n + δ)·k, est une droite partant de zéro : le besoin d'entretien est proportionnel au stock. Une courbe qui s'aplatit et une droite qui monte régulièrement se croisent nécessairement une fois — et une seule pour k > 0. (Elles se touchent aussi en k = 0, mais ce point ne nous intéresse pas : c'est l'économie sans une seule machine, qui ne produit rien et ne peut rien investir. On l'écarte, et il ne reste qu'un croisement.) Ce point, noté k*, est l'ÉTAT STATIONNAIRE : là, Δk = 0, le capital ne bouge plus. Reste à montrer qu'on y va, et c'est le signe de Δk qui le dit. Prenons s = 20 % et δ = 5 % (avec n = 0 pour simplifier). À k = 4 : on investit 0,20 × √4 = 0,40, il faut entretenir 0,05 × 4 = 0,20 — l'investissement l'emporte, Δk = + 0,20, le capital MONTE. À k = 25 : on investit 0,20 × 5 = 1,00, il faut entretenir 0,05 × 25 = 1,25 — l'entretien l'emporte, Δk = − 0,25, le capital DESCEND. Sous k* on monte, au-dessus on descend : le point est unique, et il est STABLE. Quel que soit son point de départ, l'économie y atterrit.

Résolvons d'abord k*. Poser Δk = 0 donne s·√k* = δ·k*. On peut diviser par √k* — non nul, puisque k* = 0 est l'autre solution, celle d'une économie sans rien — et il reste s = δ·√k*, donc **k* = (s/δ)²** et y* = s/δ. Avec s = 20 % et δ = 5 % : k* = 4² = 16 et y* = 4. Doublons l'épargne, s = 40 % : k* = 64, y* = 8. Le capital quadruple, la production double : plus d'épargne donne bien un niveau plus élevé. Mais que CONSOMME-t-on ? Pas y*, seulement ce qui reste une fois l'entretien payé : c* = y* − δ·k*. À s = 20 % : 4 − 0,8 = 3,2. À s = 50 % : k* = 100, y* = 10, entretien 5, donc c* = 5,0. À s = 70 % : k* = 196, y* = 14, entretien 9,8, donc c* = 4,2 — moins qu'à 50 %, pour une production pourtant bien supérieure. Trois points ne font pas une preuve, alors démontrons-le en deux lignes, sans aucune dérivée. Remplaçons : c* = y* − δ·k* = s/δ − δ·(s/δ)² = (s − s²)/δ. Reconnais une parabole en s. Complète le carré au numérateur : s − s² = − (s² − s) = − (s − ½)² + ¼. Donc **c* = [¼ − (s − ½)²] / δ**. Le carré étant toujours positif ou nul, on retire toujours quelque chose à ¼ — sauf en un point : s = ½, où le carré s'annule. Le maximum est donc atteint exactement en **s = ½ = α**, et il vaut 1/(4δ) = 5. C'est la RÈGLE D'OR, et l'on voit du même coup pourquoi elle est symétrique : épargner 30 % ou 70 %, soit vingt points de part et d'autre, donne rigoureusement la même consommation. Au-delà, le pays travaille pour ses machines. Clique chaque terme :

= · − ( +

Clique un terme de la formule pour voir sa définition.

Étape 4 / 7

Résolution / calcul

Trois passages : la marche vers l'état stationnaire année par année, l'effet d'un doublement de l'épargne, puis la règle d'or. Le jouet est f(k) = √k, δ = 5 %, n = 0 — choisi pour tomber juste ; les ordres de grandeur réels sont donnés en regard.

  1. Un pays qui démarre pauvre (k₀ = 1, s = 20 %)Δk = 0,20·√1 − 0,05·1 = 0,20 − 0,05Δk = + 0,15 : il s'équipe vite
  2. Le même, une fois bien équipé (k = 9)Δk = 0,20·3 − 0,05·9 = 0,60 − 0,45Δk = + 0,15 encore, mais sur un stock 9 fois plus gros
  3. Encore plus loin (k = 15)Δk = 0,20·3,873 − 0,05·15 = 0,775 − 0,75Δk = + 0,025 : le freinage est net
  4. ⭐ L'arrêt : Δk = 0 donne k* = (s/δ)²k* = (0,20/0,05)² = 4²k* = 16 · y* = √16 = 4
  5. Vérification de la stabilité, de part et d'autreà k = 4 : 0,40 > 0,20 · à k = 25 : 1,00 < 1,25on monte sous k*, on descend au-dessus
  6. La croissance s'écrase (trajectoire depuis k₀ = 1)croissance de y : ≈ 5,2 %/an sur la 1re décennie → 1,7 % vers la 30ᵉ année → 0,6 % vers la 60ᵉelle tend vers ZÉRO, pas vers un palier positif
  7. Doubler l'épargne (s = 40 %)k* = (0,40/0,05)² = 64 · y* = 8niveau doublé — mais croissance de long terme toujours nulle
  8. ⭐ La règle d'or : ce qu'on peut CONSOMMER, c* = y* − δ·k*s = 20 % → 3,2 · s = 50 % → 5,0 · s = 70 % → 4,2maximum en s = α = 50 % ; au-delà, on s'appauvrit

Le modèle répond donc deux fois à la question d'ouverture. (1) Épargner plus élève le NIVEAU de vie de long terme, jamais son TAUX DE CROISSANCE : passer de 20 % à 40 % double la production par tête, mais une fois le nouveau palier atteint la croissance retombe à zéro. La raison est le mur des rendements décroissants — chaque machine supplémentaire rapporte moins, tandis que l'entretien, lui, croît proportionnellement. (2) Il existe même un point au-delà duquel épargner davantage APPAUVRIT : à 70 %, ce pays produit 14 et n'en consomme que 4,2, contre 5,0 en épargnant 50 %. C'est ce qui nourrit le débat sur le sur-investissement chinois — près de 50 % du PIB investi, quand la part du capital dans la valeur ajoutée, qui fixe la règle d'or, tourne plutôt autour d'un tiers. Reste alors une énigme : si l'accumulation s'épuise toujours, d'où vient la croissance qu'on observe depuis deux siècles ? Le modèle a une réponse, et elle est inconfortable (interprétation, point 2).

Calcul en directΔk = s·k^α − (n + δ)·k ; état stationnaire k* = (s/(n+δ))^(1/(1−α))

Ce simulateur suit une économie ANNÉE PAR ANNÉE depuis son point de départ, au lieu d'afficher seulement son point d'arrivée. Règle l'épargne et regarde deux choses : la croissance de la production par tête, qui s'écrase quoi que tu fasses, et la consommation de long terme, qui passe par un maximum. Pousse l'épargne à 70 % pour voir un pays s'appauvrir en produisant plus.

État stationnairek* = 16 · production par tête y* = 4
Croissance de la production par tête7,78 %/an sur la 1re moitié, puis 2,01 %/an — elle s'écrase vers zéro
Consommation de long termec* = 3,2 (production 4 moins l'entretien 0,8)
Ratio capital / production4 années de production (3 à 4 dans les pays développés)
Lectureen deçà de la règle d'or (50 %) : épargner davantage élèverait encore la consommation de long terme
Étape 5 / 7

Interprétation économique

Trois lectures : ce que le modèle interdit d'espérer, d'où vient alors la croissance, et ce qu'il prédit pour les pays pauvres.

Effet de NIVEAU, jamais effet de croissance

C'est la distinction qui structure tout le modèle, et qu'on confond sans arrêt dans le débat public. Une hausse durable du taux d'épargne fait passer l'économie sur une trajectoire plus haute : plus de capital par tête, plus de production par tête, définitivement. Mais pendant la transition seulement, la croissance est plus rapide ; une fois le nouvel état stationnaire atteint, elle retombe exactement où elle était — à zéro par tête dans ce modèle sans progrès technique. Un pays ne peut donc pas s'installer durablement à 5 % de croissance en épargnant toujours plus : chaque hausse d'épargne n'achète qu'un palier, jamais une pente. Et le simulateur montre que ces transitions sont longues : la vitesse de convergence vaut (1 − α)(n + δ). Fais le calcul avec des valeurs réalistes — α = 1/3, n = 1 %, δ = 5 % : (1 − 1/3) × 6 % = 2/3 × 6 % = 4 % par an. À ce rythme, il faut environ dix-sept ans pour combler la MOITIÉ du retard, et plus d'un demi-siècle pour l'essentiel. Une génération entière peut donc vivre en transition sans jamais voir l'état stationnaire.

Alors d'où vient la croissance ? De ce que le modèle ne sait pas expliquer

Si l'accumulation s'épuise, comment expliquer que le niveau de vie ait été multiplié par plus de dix en deux siècles ? La réponse de Solow est honnête et dérangeante : par le PROGRÈS TECHNIQUE, qu'il faut ajouter à la production sous la forme y = A·f(k), où A mesure l'efficacité avec laquelle on combine capital et travail. Ce A échappe au mur des rendements décroissants, parce qu'il ne s'accumule pas comme un stock de machines : une idée peut servir partout à la fois sans s'user. À l'état stationnaire, la production par tête croît alors au rythme de A, et le PIB total au rythme de A plus la population. Le problème est que le modèle ne dit rien de ce qui fait avancer A : il le pose de l'extérieur. Solow lui-même l'a mesuré en 1957 — près de 87 % de la croissance du produit par heure travaillée aux États-Unis entre 1909 et 1949 lui était imputable (cours « La comptabilité de la croissance »). Le principal moteur de la croissance est donc, dans ce modèle, précisément ce qu'il n'explique pas : c'est ce constat qui a lancé, trente ans plus tard, les théories de la croissance endogène.

Les pays pauvres devraient rattraper — sous conditions

Une conséquence directe des rendements décroissants : là où le capital est rare, il rapporte beaucoup, donc s'accumule vite. Deux pays qui partagent les mêmes paramètres — même taux d'épargne, même démographie, mêmes institutions — convergent donc vers le MÊME état stationnaire, le plus pauvre grandissant plus vite. C'est la convergence CONDITIONNELLE, et le mot compte : elle est conditionnelle aux paramètres. Rien ne prédit que tous les pays se rejoignent, seulement que chacun rejoint SON propre palier. Les données lui donnent raison en partie — le rattrapage spectaculaire du Japon, de la Corée puis de la Chine s'est fait avec des taux d'investissement très élevés — mais aussi tort : des pays à faible capital stagnent depuis des décennies, ce que le modèle attribue à des paramètres différents, sans expliquer pourquoi ils diffèrent.

Étape 6 / 7

Limites / critiques

Étape 7 / 7

Exercices

1

Modèle du cours (f(k) = √k, n = 0). Avec s = 25 % et δ = 5 %, quel est le capital par tête à l'état stationnaire k* ?

3

Toujours avec δ = 5 %, l'économie est à k = 36 et le taux d'épargne est de 25 %. Que fait le capital ?

5

Avec s = 50 % et δ = 5 %, la production de long terme vaut y* = 10 et le capital k* = 100. Quelle est la consommation par tête de long terme ?

7

Vrai ou faux : dans ce modèle, un pays qui épargne davantage finit toujours par consommer davantage.

9

Deux pays ont les mêmes paramètres (s, n, δ, technologie), mais l'un a un capital par tête deux fois plus faible. Que prédit le modèle ?

2

Même situation (s = 25 %, δ = 5 %). L'économie se trouve à k = 9. Que vaut Δk cette année-là ?

4

Le taux d'épargne passe de 25 % à 50 % (δ = 5 %, n = 0). De combien la PRODUCTION par tête de long terme augmente-t-elle (en %) — attention, on demande la production y*, pas le capital k* ?

%
6

Un pays très pauvre part de k = 1 (s = 20 %, δ = 5 %, n = 0). Quel est son capital par tête au bout d'UN an ?

8

Vrai ou faux : le modèle de Solow démontre que l'accumulation de capital ne peut PAS, à elle seule, expliquer la croissance du niveau de vie sur deux siècles.