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La création monétaire

Les deux lignes qui s'écrivent au bilan d'une banque quand elle vous accorde un crédit.

🎓 Intermédiaire⏱️ 26 min
monnaie créée = crédits nouveaux − remboursements
Étape 1 / 7

Énoncé / motivation

Votre banque vous accorde 1 000 €. À la seconde où la somme apparaît sur votre compte, quel autre compte a été vidé de 1 000 € ?

La question paraît naïve : l'argent vient bien de quelque part. Pourtant, si l'on ouvre la comptabilité de la banque à cet instant précis, on ne trouve aucun compte débité. On trouve deux lignes NOUVELLES, inscrites en même temps, de part et d'autre du bilan.

Ce cours montre ces deux lignes, puis les suit jusqu'au bout : ce qui se passe quand vous dépensez l'argent, ce qui empêche réellement une banque d'en créer autant qu'elle veut, et ce qu'il advient de la somme le jour où vous remboursez. Le mécanisme du « multiplicateur monétaire », que présentent beaucoup de manuels, est traité dans un autre cours du site : ici, on regarde l'opération telle qu'elle est enregistrée.

Quand votre banque vous accorde un crédit de 1 000 €, quel compte est débité de 1 000 € au même instant ?

Étape 2 / 7

Hypothèses

À ton avis, quelles hypothèses faut-il poser pour que ce modèle tienne ? Note tes idées — aucune piste n'est mauvaise, c'est ton plan de travail.

Ton plan de travail est encore vide. Lance-toi : propose au moins une idée.

0 idée(s) proposée(s)
Étape 3 / 7

Formalisation

Reprenons l'opération au ralenti. Vous signez pour 1 000 €. La banque inscrit à son ACTIF une créance de 1 000 € sur vous — ce que vous lui devez — et, dans le même mouvement, à son PASSIF un dépôt de 1 000 € à votre nom — ce qu'elle vous doit. Les deux côtés du bilan grandissent de 1 000 € chacun : l'égalité tient, et aucun compte de tiers n'a été touché. Le dépôt n'existait pas avant la signature ; il existe après. C'est cela, créer de la monnaie : non pas déplacer une somme, mais inscrire simultanément une dette et une créance qui n'existaient pas. On dit « ex nihilo » parce que rien n'a été prélevé — pas parce que rien n'a été engagé : en face du dépôt, vous vous êtes engagé à rembourser.

Encore faut-il savoir de quelle monnaie on parle, car il y en a deux, superposées. En bas, la monnaie de banque centrale — on l'appelle aussi la BASE MONÉTAIRE : les billets, et les réserves que les banques détiennent sur leur compte à la banque centrale. Cette monnaie-là ne circule qu'entre banques — vous n'en verrez jamais une réserve. En haut, la monnaie de banque commerciale : vos dépôts, c'est-à-dire des lignes dans la comptabilité de votre banque. C'est celle que vous dépensez, et c'est de très loin la plus grosse. En mai 2026, sur les 11 328 Md€ de l'agrégat M1 de la zone euro, les billets et pièces pèsent 1 606 Md€ : tout le reste, soit 9 722 Md€, ce sont des dépôts à vue. Autrement dit, près de 86 % de la monnaie que vous pouvez dépenser n'a jamais existé sous forme d'objet — elle a été écrite par une banque commerciale, le plus souvent en accordant un crédit.

Vient la moitié de l'histoire que presque aucun manuel ne raconte. Le jour où vous remboursez vos 1 000 €, la banque efface la créance à son actif et efface le dépôt à son passif. Les deux lignes de tout à l'heure disparaissent ensemble, exactement comme elles étaient apparues ensemble. La monnaie ne change pas de mains : elle cesse d'exister. C'est la symétrie qui rend le crédit non magique — si créer était irréversible, la monnaie ne pourrait que croître, et l'on ne pourrait expliquer aucun désendettement.

Si chaque crédit nouveau crée de la monnaie et si chaque remboursement en détruit, alors la quantité de monnaie d'un pays sur une période n'est ni le total des crédits, ni un stock qu'on distribuerait : c'est un SOLDE entre deux flux de sens contraire. Une année où les banques accordent 200 Md€ de crédits nouveaux pendant que leurs clients en remboursent 180 crée 20 Md€ de monnaie — et une année où les remboursements l'emportent en détruit. Clique chaque terme :

=

Clique un terme de la formule pour voir sa définition.

160697220M1, zone euro, mai 2026 = 11328 %
  • Billets et pièces en circulation 1606
  • Dépôts à vue (créés par les banques) 9722
  • M1, zone euro, mai 2026 11328 %
La monnaie que vous pouvez dépenser, en milliards d'euros (BCE, mai 2026). La part que l'on peut tenir dans la main — 1 606 Md€ — est le petit segment ; les 9 722 Md€ de dépôts à vue ont été écrits par des banques commerciales.
Étape 4 / 7

Résolution / calcul

Suivons UN crédit de 1 000 € sur toute sa vie : sa naissance, son voyage vers une autre banque, ce qu'il coûte vraiment à la banque, puis sa mort. Chaque étape est une écriture de bilan, et l'on vérifiera à la fin ce que le modèle du multiplicateur aurait prédit.

  1. 1. L'octroi : deux lignes, aucun transfertACTIF : + 1 000 € (créance sur vous) ‖ PASSIF : + 1 000 € (votre dépôt)monnaie créée : + 1 000 € — le bilan a gonflé des deux côtés
  2. 2. Vous payez un vendeur, client de la banque Bbanque A : dépôt − 1 000, réserves − 1 000 ‖ banque B : réserves + 1 000, dépôt + 1 000la monnaie n'a pas bougé en quantité : elle a changé de banque
  3. 3. Ce que la banque A doit alors remplacerelle a perdu 1 000 € de réserves mais garde la créance : il lui faut se refinancer (nouveaux dépôts, emprunt interbancaire, obligations)voilà la vraie contrainte — le refinancement, pas un stock de dépôts à prêter
  4. 4. Les réserves obligatoires, enfin chiffrées1 % du dépôt créé = 1 000 × 0,01 (assiette simplifiée : elle exclut l'interbancaire et les engagements de plus de deux ans) ‖ zone euro : 172 Md€ exigés10 € — et face aux 172 Md€ exigés, les banques détiennent 2 358 Md€ de liquidité EXCÉDENTAIRE
  5. 5. Le remboursement : les deux lignes s'effacentACTIF : − 1 000 € (la créance s'éteint) ‖ PASSIF : − 1 000 € (votre dépôt)monnaie détruite : − 1 000 € — le bilan retrouve sa taille
  6. 6. À l'échelle d'un pays, le stock n'est qu'un soldemonnaie créée = crédits nouveaux − remboursementsen novembre 2023, M3 — l'agrégat le plus large, M1 plus les placements courts — a RECULÉ de 0,9 % sur un an en zone euro, avant de revenir à + 0,1 % en décembre : les remboursements avaient dépassé les crédits nouveaux
  7. 7. Ce que le multiplicateur dit vraimentil suppose qu'un euro de réserves est prêté, redéposé, re-prêté… : 1 + (1−r) + (1−r)² + … = 1/r ‖ mais cette somme n'est atteinte QUE si aucune banque ne garde de réserves oisivesor elles en gardent 2 358 Md€ : 1/r est un PLAFOND jamais approché, pas une prédiction — le rapport dépôts à vue / réserves détenues vaut 9 722 / 2 530 = 3,84

Trois choses à emporter. (1) Créer de la monnaie, ce n'est pas déplacer une somme, c'est inscrire au même instant une créance à l'actif et un dépôt au passif — et rembourser efface les deux : la monnaie d'un pays est un SOLDE entre crédits nouveaux et remboursements, pas un stock distribué. (2) Ce qui borne une banque n'est pas un tas de réserves : en zone euro, les réserves exigées pèsent 172 Md€ quand les banques en détiennent 2 358 Md€ de trop — près de quatorze fois le besoin. Si les réserves commandaient le crédit, cette montagne aurait déjà été prêtée. Ce qui borne réellement, ce sont les fonds propres, la liquidité, le coût du refinancement et, avant tout, le nombre d'emprunteurs solvables. (3) Le modèle du multiplicateur n'est pas réfuté par un calcul : 1/r est un PLAFOND, qui suppose qu'aucune banque ne garde de réserves oisives — elles en gardent 2 358 Md€, et le rapport dépôts à vue / réserves détenues vaut 3,84. Ce qui le disqualifie n'est pas un ratio, c'est le SENS DE LA CAUSALITÉ : ce ne sont pas les réserves qui font les crédits, ce sont les crédits qui font les dépôts. Le cours « Le multiplicateur monétaire » présente ce modèle pour lui-même et explique d'où il vient.

Calcul en directmonnaie créée = crédits nouveaux − remboursements

Règle les deux FLUX d'une année — les crédits nouvellement accordés et les remboursements — et observe ce qui en résulte pour le stock de monnaie. Cherche le moment où la monnaie créée devient négative : c'est possible, et c'est arrivé. Le troisième curseur teste l'autre idée du cours. À 1 %, l'exigence est de 172 Md€ quand les banques détiennent 2 530 Md€ à la banque centrale : elle ne mord pas. Monte le taux vers 10 % et regarde : elle absorberait alors plus des deux tiers du stock. La contrainte n'est donc pas inopérante par nature — elle l'est par son NIVEAU.

Monnaie créée (nette)20 Md€
Variation de M1 (11 328 Md€)0,18 %
Réserves obligatoires exigées, à ce taux172 Md€
Part des 2 530 Md€ que les banques détiennent déjà6,8 %
Lecturela masse monétaire augmente
Étape 5 / 7

Interprétation économique

Le bilan une fois compris, quatre conséquences changent la façon de lire l'actualité monétaire.

La banque centrale fixe un PRIX, pas une quantité

Elle ne rationne pas les réserves : elle en fournit à qui en demande, au prix qu'elle a fixé. Deux taux encadrent ce prix au 23 juillet 2026 : la facilité de dépôt à 2,25 %, qui rémunère les réserves EXCÉDENTAIRES que les banques laissent chez elle — les réserves obligatoires, elles, ne sont plus rémunérées du tout depuis le 20 septembre 2023, ce qui leur coûte environ 3,9 Md€ par an —, et les opérations principales de refinancement à 2,40 %, le taux auquel elle en PRÊTE, contre remise de collatéral éligible. En régime de liquidité abondante comme aujourd'hui, c'est le premier qui ancre les taux du marché interbancaire. Les réserves obligatoires ne contredisent pas ce principe : elles fixent une RÈGLE de calcul (1 % de certains engagements), pas un plafond de crédit, et la banque centrale fournit sans limite les réserves nécessaires pour la satisfaire. Son levier est donc le COÛT du crédit, pas son volume. C'est pourquoi une hausse des taux directeurs freine la création monétaire sans qu'aucun plafond n'ait été posé : elle rend simplement moins de projets rentables (cours « Le taux directeur »).

Ce qui limite vraiment une banque

Dans l'ordre où cela mord : le nombre d'emprunteurs solvables et rentables ; les FONDS PROPRES — l'argent des actionnaires, celui qui encaisse les pertes avant les déposants —, car chaque crédit en consomme (minimum de 4,5 % de fonds propres durs rapportés aux actifs PONDÉRÉS par leur risque, plus un coussin de 2,5 %, 8 % tous fonds propres confondus, et un plancher de levier de 3 % non pondéré) ; la LIQUIDITÉ, avec un ratio de couverture à respecter en permanence ; enfin le coût du refinancement. Les réserves obligatoires ferment la marche, très loin derrière.

Vos dépôts et les réserves ne sont pas la même monnaie

Quand on lit que la banque centrale a « injecté des milliards », elle a créé des RÉSERVES, qui circulent entre banques. Cela ne met pas un euro de plus sur votre compte : votre dépôt ne peut naître que d'un crédit accordé, ou d'un virement reçu de quelqu'un d'autre. C'est l'explication de l'énigme de 2008-2015 : des réserves multipliées par plusieurs fois, une masse monétaire qui bouge à peine.

Alors pourquoi enseigne-t-on encore le multiplicateur ?

Parce qu'il décrit un monde où les réserves étaient rares et donc contraignantes, et parce qu'il donne une intuition juste : le crédit se propage de banque en banque. Il inverse en revanche la causalité. La Bank of England l'a écrit noir sur blanc en 2014 dans son bulletin trimestriel « Money creation in the modern economy » : les banques n'agissent pas comme de simples intermédiaires prêtant les dépôts qu'on leur confie, et elles ne « multiplient » pas la monnaie de banque centrale. Le cours « Le multiplicateur monétaire » présente le modèle pour lui-même.

Étape 6 / 7

Limites / critiques

Étape 7 / 7

Exercices

1

Une banque de la zone euro accorde un crédit immobilier de 180 000 €. De combien la quantité de monnaie détenue par les agents non bancaires augmente-t-elle immédiatement (en €) ?

3

Un crédit fait apparaître un dépôt de 30 000 €. Quelles réserves obligatoires ce dépôt appelle-t-il en zone euro, au taux en vigueur (en €) ?

5

Vous versez 1 000 € de votre crédit à un vendeur client d'une AUTRE banque. Qu'arrive-t-il à la quantité totale de monnaie ?

7

Vrai ou faux : quand vous remboursez le capital de votre crédit, la monnaie correspondante cesse d'exister.

2

Sur une année, les banques d'un pays accordent 850 Md€ de crédits nouveaux ; leurs clients en remboursent 910 Md€. Quelle monnaie a été créée (en Md€, signe compris) ?

Md€
4

Dans un pays, la monnaie que les agents peuvent dépenser vaut 800 Md€, dont 96 Md€ de billets et pièces. Quelle part n'existe que sous forme de lignes de compte (en %, une décimale) ?

%
6

Qu'est-ce qui empêche AUJOURD'HUI une banque de la zone euro d'accorder deux fois plus de crédits ?

8

Vrai ou faux : les réserves que les banques détiennent à la banque centrale font partie de la monnaie que vous pouvez dépenser.