La monnaie et le système bancaire
La monnaie est l'actif le plus liquide de l'économie, servant d'intermédiaire des échanges, d'unité de compte et de réserve de valeur. On explique comment la monnaie est créée, surtout par les crédits des banques, comment la banque centrale influence cette création par son taux directeur, et ce que la masse monétaire peut dire de l'inflation.
Dernière mise à jour : 16 octobre 2026
Définition
DéfinitionLa monnaie remplit trois fonctions fondamentales : intermédiaire des échanges (elle facilite les transactions, en évitant d'avoir à trouver, comme dans le troc, quelqu'un qui offre ce que l'on veut et veut ce que l'on offre), unité de compte (elle fournit une référence commune pour exprimer les prix) et réserve de valeur (elle permet de transférer du pouvoir d'achat dans le temps).
On distingue la monnaie fiat (inconvertible en or, sans valeur intrinsèque, acceptée par convention et, pour les billets et les pièces, parce que la loi oblige à les accepter en paiement) de la monnaie marchandise (commodity money, ayant une valeur intrinsèque, comme l'or). Les économies modernes reposent entièrement sur la monnaie fiat : les billets et les réserves des banques en sont, et les dépôts bancaires sont des dettes des banques, payables dans cette monnaie.
La masse monétaire se mesure par des agrégats emboîtés, de plus en plus larges et de moins en moins liquides (définitions de la zone euro) :
M1 = billets + pièces en circulation + dépôts à vue (comptes courants)
M2 = M1 + dépôts d'épargne + dépôts à terme de courte durée
M3 = M2 + pensions (repos) + parts de fonds monétaires + titres de créance d'une durée initiale inférieure ou égale à 2 ans
Comment ça marche
Aujourd'hui, l'essentiel de la monnaie n'est pas fait de billets : ce sont les dépôts sur les comptes bancaires. Au Royaume-Uni, fin 2013, ils formaient 97 % de la monnaie détenue par les ménages et les entreprises. Ces dépôts naissent surtout quand une banque accorde un crédit, comme l'a rappelé la Banque d'Angleterre en 2014 (McLeay, Radia et Thomas). Voici, en quatre étapes, comment cela se passe en général.
- Une banque prête : elle crée un dépôt. Elle inscrit la somme prêtée sur le compte de l'emprunteur : cet argent n'existait pas avant.
- L'emprunteur dépense : le dépôt change de compte, et souvent de banque. Le vendeur reçoit la somme ; s'il est client d'une autre banque, la banque de l'emprunteur doit payer cette autre banque.
- Les banques se paient entre elles avec leurs réserves. Les réserves sont l'argent des banques à la banque centrale ; une banque qui en manque en emprunte, à un taux guidé par celui de la banque centrale.
- Rembourser détruit de la monnaie. Quand l'emprunteur rembourse, un dépôt égal à la somme remboursée disparaît avec autant de dette.
Une banque ne prête pas sans limite : le crédit doit lui rapporter plus qu'il ne lui coûte, dans un marché où les banques se font concurrence. Elle doit aussi limiter le risque de ne pas être remboursée. Enfin, les règles l'obligent à garder assez d'actifs faciles à vendre, et à financer une partie de ses crédits avec ses propres fonds plutôt qu'avec des dettes. Les accords de Bâle III exigent ainsi des fonds propres de la meilleure qualité (l'argent des actionnaires et les bénéfices gardés) égaux à au moins 4,5 % des actifs de la banque pondérés selon leur risque. Avec un coussin de sécurité, une marge en plus de ce minimum, le seuil monte à 7 % : entre les deux, la banque doit limiter la distribution de ses bénéfices, par exemple ses dividendes.
La banque centrale fixe surtout un prix, le taux d'intérêt des réserves, plutôt qu'une quantité : en temps normal, elle fournit les réserves que les banques demandent, au taux qu'elle a fixé. Dans la zone euro et aux États-Unis, les réserves obligatoires ne limitent donc pas la quantité de crédit ; elles y sont d'ailleurs faibles ou nulles : 1 % de certaines dettes des banques, surtout des dépôts, dans la zone euro depuis le 18 janvier 2012, et zéro aux États-Unis depuis le 26 mars 2020.
Les manuels décrivent souvent un « multiplicateur » : la banque centrale fournirait des réserves, puis les banques prêteraient plusieurs fois cette somme. Les choses se passent plutôt dans l'autre sens : les banques prêtent d'abord, puis se procurent les réserves dont elles ont besoin. Le rapport entre la masse monétaire et la base monétaire se constate donc après coup ; il ne commande pas la quantité de monnaie.
Quand la banque centrale achète à un acteur qui n'est pas une banque, elle crée aussi des dépôts. Par exemple, si elle achète des obligations à un fonds de pension, elle verse des réserves à la banque de ce fonds, qui inscrit la même somme sur le compte du fonds. C'est ainsi que la Banque d'Angleterre a mené son assouplissement quantitatif : elle achetait surtout à des sociétés financières qui ne sont pas des banques, comme les fonds de pension et les assureurs.
Quand ça ne se passe pas comme prévu
La ruée bancaire : un dépôt est une promesse de la banque de rendre la somme à la demande, mais elle ne garde en réserves qu'une petite partie de ce qu'elle doit. Si beaucoup de déposants veulent retirer leur argent en même temps, elle peut manquer de liquidités, car ses prêts ne lui seront remboursés que plus tard, même si elle est solide. Les ruées récentes sont pourtant parties de difficultés réelles. En septembre 2007, au Royaume-Uni, Northern Rock, qui empruntait surtout sur les marchés plutôt qu'auprès de déposants, avait d'abord perdu ses prêteurs à court terme ; après l'annonce que la Banque d'Angleterre la soutenait, des déposants ont fait la queue devant ses agences ; la plupart des retraits se sont pourtant faits par Internet, par téléphone ou par courrier. Le 9 mars 2023, aux États-Unis, au lendemain de l'annonce par Silicon Valley Bank d'une perte de 1,8 milliard de dollars sur des ventes de titres, ses clients ont retiré plus de 40 milliards de dollars, et la direction s'attendait à plus de 100 milliards de retraits le lendemain ; la banque a été fermée le 10 mars. Pour éviter ces paniques, les dépôts sont garantis : dans l'Union européenne, jusqu'à 100 000 euros par déposant et par banque. Une garantie ne rassure toutefois que pour les dépôts qu'elle couvre : en 2007, la garantie britannique ne remboursait en entier que les 2 000 premières livres, et en 2023 Silicon Valley Bank dépendait beaucoup de dépôts non garantis.
Multiplier la base monétaire ne multiplie pas d'autant la masse monétaire : entre août 2008 et août 2014, la base monétaire des États-Unis a été multipliée par près de cinq, mais la masse monétaire M2 par 1,5 seulement, alors même que les achats de la banque centrale à des acteurs qui ne sont pas des banques créent eux-mêmes des dépôts. La quantité de réserves ne limite pas directement le crédit (Banque d'Angleterre, 2014) : celui-ci dépend surtout de la demande d'emprunts de ménages et d'entreprises solvables, de la prudence des banques et du taux d'intérêt.
Le crédit peut aussi trop augmenter. On l'explique souvent ainsi : quand les banques prêtent facilement pour acheter des logements, la monnaie créée fait monter les prix de l'immobilier ; le logement qui garantit le prêt vaut alors plus, ce qui rassure les prêteurs et les pousse à prêter davantage. Dans 14 pays avancés, de 1870 à 2008, les périodes de croissance où le crédit avait le plus augmenté ont eu tendance à être suivies de récessions plus profondes et de reprises plus lentes (Jordà, Schularick et Taylor, 2013). En Irlande, la part des prêts liés à l'immobilier dans les actifs des banques est passée de moins de 40 % avant 2002 à plus de 60 % en 2006, pendant que les prix réels des logements triplaient entre 1994 et 2006 ; la crise bancaire a suivi en 2008 (rapport du gouverneur de la banque centrale d'Irlande, Patrick Honohan, 2010).
Pourquoi c'est important
Comprendre comment la monnaie est créée aide à saisir le mécanisme de transmission de la politique monétaire. La banque centrale n'émet que la base monétaire ; c'est le système bancaire qui crée la majeure partie de la masse monétaire, en accordant des crédits. Attention au sens de la flèche : une banque n'attend pas de recevoir des réserves pour prêter, elle inscrit simultanément une créance et un dépôt, puis se refinance — les crédits font les dépôts. La Banque d'Angleterre l'a écrit noir sur blanc en 2014 (McLeay, Radia et Thomas, Quarterly Bulletin) : les banques ne « multiplient » pas la monnaie de banque centrale, et des réserves ne se transforment pas mécaniquement en crédits. En temps normal, la banque centrale agit par son taux directeur, puis fournit les réserves que le système lui demande.
L'équation quantitative MV = PY relie la masse monétaire au niveau des prix. Mankiw s'en sert pour présenter la formule de Milton Friedman, pour qui l'inflation est « toujours et partout un phénomène monétaire », au sens où elle ne peut naître que d'une croissance de la masse monétaire plus rapide que celle de la production. C'est, à long terme, une condition nécessaire. Ce n'est pas une condition suffisante : si la vitesse de circulation et la production restent à peu près stables, une forte création monétaire se traduit en une hausse des prix de même ampleur ; elle peut ne pas s'y traduire si la vitesse baisse.
Le multiplicateur monétaire dans sa formule complète est :
m = (1 + cr) / (rr + cr)
En pratique, avec un ratio de réserves rr = 0,01 (1 %) et un ratio d'encaisses cr = 0,15, on obtient m = 1,15/0,16 ≈ 7,2. Ce nombre est le résultat du modèle, qui suppose que les banques ne gardent aucune réserve au-delà du minimum. Le rapport observé dans la zone euro est bien plus bas : environ 4,5 entre M3 et la base monétaire, et 2,9 entre M1 et la base, fin août 2026. Il ne se lit jamais comme la capacité de création d'un euro de base : la causalité va du crédit vers les réserves, pas l'inverse.
Points clés
La plus grande partie de la monnaie en circulation est de la monnaie scripturale créée par les banques commerciales, pas de la monnaie émise par la banque centrale. Les billets et pièces ne représentent qu'environ 14 % de M1 dans la zone euro et 12 % aux États-Unis (août 2026)
Le multiplicateur monétaire n'est ni fixe ni causal : il varie avec le comportement des banques (réserves excédentaires) et des ménages (préférence pour les billets), et il se constate après coup. En période de crise financière, les prêts et les achats de la banque centrale gonflent les réserves excédentaires et le rapport chute ; le crédit, lui, dépend de la demande d'emprunts des ménages et des entreprises solvables, de la prudence des banques et du taux d'intérêt, pas du volume des réserves
L'équation quantitative MV = PY implique que si la vitesse de circulation V est stable, le taux d'inflation est approximativement : π ≈ ΔM/M − ΔY/Y. Si de plus la production réelle Y est constante (ΔY/Y = 0), toute création monétaire se traduit intégralement en inflation : π ≈ ΔM/M
Une grande partie des crédits des banques est à long terme, alors qu'une grande partie de leurs dépôts peut être retirée à tout moment : cet écart expose les banques aux ruées bancaires. Les filets de sécurité modernes (assurance des dépôts, prêteur en dernier ressort) stabilisent le système, au risque d'un aléa moral (des banques protégées peuvent être tentées de prendre plus de risques)
Exemple concret
ExemplesAux États-Unis, la base monétaire a presque doublé entre août et décembre 2008, surtout à cause des prêts d'urgence de la Fed pendant la crise, puis elle a encore monté avec ses achats de titres (le QE), jusqu'à tripler en mai 2011 (d'environ 850 Mds$ à plus de 2 550 Mds$). Pourtant, la masse monétaire M2 n'a augmenté que modérément, si bien que son rapport à la base, le multiplicateur monétaire, a chuté. Les réserves excédentaires massives des banques ne venaient pas d'un refus de prêter : leur total résultait des prêts et des achats de la Fed, et le crédit dépendait de la demande d'emprunts des ménages et des entreprises solvables, de la prudence des banques et du taux d'intérêt, pas du volume des réserves. Ce phénomène illustre la limite du modèle simple du multiplicateur et explique pourquoi le QE n'a pas immédiatement provoqué de l'inflation. En zone euro, la BCE et les banques centrales nationales ont acheté en net environ 3 400 Mds€ de titres entre 2015 et 2022 avec leur programme d'achats d'actifs, et environ 1 700 Mds€ de plus avec un programme lancé pendant la pandémie (PEPP, de 2020 à 2022). L'inflation est pourtant restée en moyenne sous 1 % de 2015 à 2020 ; elle a fortement monté à partir de l'été 2021, à la sortie de la pandémie, jusqu'à 10,6 % en octobre 2022, après l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Anecdote Mankiw
MankiwMankiw raconte l'histoire de l'île de Yap dans le Pacifique, où de gigantesques pierres (fei) servaient de monnaie. Les habitants ne les déplaçaient pas physiquement : la propriété changeait par accord verbal, comme pour la monnaie scripturale moderne. Il utilise cet exemple pour montrer que la monnaie est fondamentalement une convention sociale, pas un objet physique.
Impact sur les marchés
MarchésLa création monétaire influence la liquidité des marchés financiers. Une politique monétaire accommodante et un crédit bancaire dynamique augmentent la masse de liquidités cherchant des placements, ce qui tend à faire monter les prix des actifs (actions, immobilier, obligations) ; un resserrement tend à produire l'effet inverse. Les investisseurs suivent les agrégats monétaires (M1, M2) parmi les indicateurs des conditions de liquidité ; la base monétaire, qui suit surtout la demande de réserves des banques et les achats de titres de la banque centrale, en dit moins. Une croissance rapide de M2 peut signaler un excès de liquidité susceptible de provoquer de l'inflation future et donc une hausse des taux.
Cette notion en cours guidés
Le mécanisme déroulé pas à pas en 7 étapes, avec simulateurs et exercices.