La règle de Taylor
Et si une simple formule disait à la banque centrale où placer son taux directeur ?
i = r* + π + 0,5(π − π*) + 0,5·écart_PIBÉnoncé / motivation
En 1993, John Taylor remarque que les décisions de la Fed, censées relever du jugement, suivent en réalité une équation simple. Peut-on réduire la politique monétaire à une formule ?
Une banque centrale poursuit deux objectifs en tension : ramener l'inflation vers sa cible (2 %) et garder la production proche de son POTENTIEL, c'est-à-dire le niveau soutenable quand l'économie tourne à plein régime, sans surchauffe (le « potentiel » déjà croisé au cours « La loi d'Okun »). La règle de Taylor pèse ces deux écarts et en tire une prescription chiffrée pour le taux directeur : le levier dont le cours « Le taux directeur et la transmission » a détaillé la cascade.
Sa puissance est double : DESCRIPTIVE (elle reproduit étonnamment bien les taux observés de la Fed) et NORMATIVE (elle dit où le taux devrait être). Un écart durable à la règle est un signal : la Fed jugée « trop basse » en 2003-2005 en est l'exemple classique. Ce cours construit la formule morceau par morceau, DÉMONTRE son principe en trois lignes, puis braque la boussole sur une décision réelle : la BCE face à l'inflation de 2022.
Hypothèses
À ton avis, quelles hypothèses faut-il poser pour que ce modèle tienne ? Note tes idées — aucune piste n'est mauvaise, c'est ton plan de travail.
Ton plan de travail est encore vide. Lance-toi : propose au moins une idée.
0 idée(s) proposée(s)Formalisation
Commence par la question neutre : quel taux affiché pour ne NI freiner NI stimuler ? Réponse par l'hypothèse 2 : le réel vaut environ le nominal moins l'inflation. Retourne-la, et pour obtenir un réel neutre r*, il faut un nominal de r* + π. À r* = 2 % et π = 5 %, il faut DÉJÀ 7 % juste pour être neutre : le plus gros morceau de la formule n'est pas une punition, c'est la conversion du réel en nominal. Qui l'oublie trouve les banques centrales « brutales » à tort.
Autour du socle, la règle corrige pour chacun des deux objectifs (hypothèse 1). Inflation au-dessus de la cible ? +0,5 point de taux par point d'écart (π − π*). Production au-dessus du potentiel (l'écart_PIB, en % du potentiel) ? +0,5 point par point : la surchauffe appelle le frein, la langueur appelle l'accélérateur (écart négatif → correction négative). Les deux 0,5 sont le CHOIX de Taylor : des poids ronds, posés en 1993, dont il a constaté qu'ils reproduisaient bien la Fed de 1987-1992. Un réglage raisonnable, pas une loi de la nature. (Taylor lui-même en a proposé une variante en 1999, doublant le poids de la production à 1,0 : plus attentive à l'emploi, elle prescrit des taux plus bas en récession. Retiens l'idée : la « règle de Taylor » est une FAMILLE de règles, dont on choisit le réglage.)
La grande affirmation du cours se vérifie sur un ticket de métro. Écris le taux RÉEL prescrit : i − π = r* + 0,5(π − π*) + 0,5·écart_PIB (le π du socle s'est annulé). Fais monter π de 1 point : i monte de 1,5, donc i − π monte de +0,5. Le frein se resserre VRAIMENT. Avec un poids de 1 au lieu de 1,5, i − π resterait figé : la banque courrait derrière l'inflation sans jamais la rattraper. Voilà le principe de Taylor, démontré.
La règle se lit enfin À L'ENVERS : compare le taux EFFECTIF de la banque centrale au taux prescrit. En dessous → politique accommodante ; au-dessus → restrictive. C'est l'usage réel de la formule aujourd'hui : un repère pour juger, pas un pilote automatique (l'interprétation la braque sur la BCE de 2022). Dernier détail d'honnêteté : « π » désigne chez Taylor l'inflation du déflateur du PIB ; en pratique on lit la règle avec l'IPC ou l'inflation sous-jacente. Le choix change la prescription. Clique chaque terme :
Résolution / calcul
π = 5 %, cible π* = 2 %, écart de production = +1 %, taux neutre r* = 2 %. Déroulons la prescription, puis vérifions qu'elle FREINE vraiment. Manipule ensuite.
- Le socle : le nominal qui rend le réel neutre (1er jalon)
r* + π = 2 + 5= 7 % - Correction d'inflation : 3 points au-dessus de la cible
0,5 × (5 − 2)= +1,5 pt - Correction de production : légère surchauffe
0,5 × 1= +0,5 pt - Le taux prescrit
i = 7 + 1,5 + 0,5i = 9 % - Contre-vérification : le taux RÉEL résultant dépasse-t-il r* ?
i − π = 9 − 5 = 4 % > r* = 2 %oui : la politique freine bel et bien
La règle prescrit 9 % (un réel de 4 %, deux points au-dessus du neutre) : restrictif, comme il se doit avec une inflation à 5 %. À l'équilibre (π = π* = 2 %, écart nul), tout retombe sur r* + π* = 4 %, le taux nominal neutre. Le simulateur affiche désormais le taux réel en regard du prescrit, et te prévient quand la règle sort de son propre domaine (prescription négative).
i = r* + π + 0,5(π − π*) + 0,5·écart_PIBRègle l'inflation, la cible, l'écart de production et le taux neutre : le taux prescrit ET le taux réel résultant se calculent. Pousse l'inflation en négatif pour rencontrer la borne zéro de la limite 2.
Interprétation économique
Une formule démontrée, une boussole en main : reste à s'en servir, sur les décisions réelles, et en connaissant sa place dans la boîte à outils.
Le principe (3e jalon) garantit que le taux RÉEL monte quand l'inflation monte. Et un réel plus haut freine par la cascade du cours « Le taux directeur et la transmission » : crédits plus chers, emprunteurs plus rares, demande qui ralentit, jusqu'à détendre les prix. Sans le sur-ajustement de 1,5, l'inflation garderait toujours une longueur d'avance sur son frein.
Fin 2022, l'inflation de la zone euro culmine vers 10,6 %. Boussole naïve : i = 2 + 10,6 + 0,5 × 8,6 ≈ 17 %. La BCE, elle, a porté ses taux vers 4 % : treize points sous la prescription ! Écart honteux ? Non, instructif : le choc était largement IMPORTÉ (énergie : un taux ne fait pas baisser le gaz), les anticipations restaient ancrées près de 2 %, et l'inflation sous-jacente courait bien sous 10,6. La boussole SIGNALE ; le jugement tranche : c'est exactement « descriptive, pas pilote ».
La courbe de Phillips promettait que les banques centrales « surveillent l'écart u − u* et règlent leur taux en conséquence » : voici la formalisation. La règle emploie l'écart de PRODUCTION plutôt que l'écart de chômage. Les deux sont cousins par la loi d'Okun (production sous le potentiel ⇔ chômage au-dessus du naturel) : même thermomètre, deux graduations.
Taux effectif durablement SOUS la prescription : politique accommodante (la Fed de 2003-2005, accusée d'avoir nourri la bulle immobilière) ; au-dessus : restrictive. Les banques centrales modernes CONSULTENT la règle (la Fed publie ses prescriptions dans son rapport) sans s'y enchaîner : les limites disent pourquoi.
Limites / critiques
Exercices
π = 3 %, π* = 2 %, écart de production = −2 %, r* = 2 %. Quel taux directeur prescrit (en %) ?
Économie à l'équilibre (π = π* = 2 %, écart nul), r* = 2 %. Sur quel taux nominal la règle se pose-t-elle ?
π = 4 %, π* = 2 %, écart nul, r* = 2 % (donc i = 7 %). Quel est le taux RÉEL résultant (en %) ?
Fin 2022 : π ≈ 10 %, π* = 2 %, écart ≈ 0, r* = 2 %. Quel taux la règle prescrivait-elle (en %) ?
Vrai ou faux : selon le principe de Taylor, quand l'inflation augmente d'un point, le taux prescrit augmente de plus d'un point.
La règle prescrit 6 % ; la banque centrale affiche 3 %. Sa politique est…
Déflation et récession : π = −1 %, π* = 2 %, écart = −4 %, r* = 1 %. La règle prescrit i = −3,5 %. Que fait la banque centrale ?
Vrai ou faux : si le poids total de l'inflation dans la règle valait 1 (au lieu de 1,5), le taux réel ne bougerait pas quand l'inflation monte.