Intermarchés ÉlevéChapitre 9

L'analyse intermarchés

L'analyse intermarchés étudie les corrélations entre les quatre grandes classes d'actifs — actions, obligations, devises et matières premières — pour anticiper les mouvements de chaque marché individuel. Murphy y consacre son ouvrage de référence « Intermarket Technical Analysis » (1991, réédité en 2004 sous le titre « Intermarket Analysis ») et le considère comme l'évolution naturelle de l'analyse technique classique.

Dernière mise à jour : 29 juillet 2026

Prérequis

Prérequis

Cette fiche est la plus avancée du cursus d'analyse technique. Elle nécessite une bonne compréhension de tous les concepts précédents : tendances (ch. 2), moyennes mobiles (ch. 5), oscillateurs (ch. 7) et volume (ch. 8). Elle suppose également une connaissance de base des marchés obligataires, des matières premières et du forex.

Définition

Définition

Murphy a développé le concept d'analyse intermarchés (intermarket analysis) dans son ouvrage « Intermarket Technical Analysis: Trading Strategies for the Global Stock, Bond, Commodity, and Currency Markets » (1991). Dans la seconde édition (« Intermarket Analysis: Profiting from Global Market Relationships », 2004), il met à jour ses modèles après les bouleversements de 2000-2003 ; l'apport central de cette édition est le scénario déflationniste décrit dans les points clés.

L'idée fondamentale est simple mais puissante : aucun marché n'évolue de manière isolée. Les actions, les obligations, les matières premières et les devises sont liés par des relations économiques et psychologiques. Un mouvement sur un marché a des répercussions inévitables sur les autres. Comprendre ces interdépendances permet d'anticiper les retournements avant qu'ils ne soient visibles sur un marché individuel.

Murphy identifie un cycle intermarchés typique qui se répète depuis des décennies : le cycle commence par les matières premières (signaux d'inflation), se propage aux obligations (les taux réagissent à l'inflation), puis aux actions (le coût du capital affecte les valorisations), et le dollar amplifie ou atténue ces mouvements.

Pourquoi c'est important

Murphy présente l'analyse intermarchés comme le complément qui manquait à l'analyse technique classique, celle qui étudie chaque marché isolément. L'analyste qui n'étudie qu'un seul marché est comme un médecin qui n'examine qu'un seul organe — il peut passer à côté des signaux les plus importants. Les marchés financiers forment un écosystème interconnecté où chaque variable influence les autres.

Les corrélations intermarchés ont une valeur prédictive considérable car les marchés ne réagissent pas tous en même temps à un changement de conditions. Les matières premières réagissent souvent en premier aux pressions inflationnistes, les obligations ensuite, puis les actions avec un retard de plusieurs mois. Ce décalage temporel permet à l'analyste intermarchés d'anticiper les retournements sur un marché en observant ce qui se passe sur un autre.

Points clés

Le modèle de Murphy identifie une chaîne de réaction typique en phase inflationniste : (1) les matières premières montent (signal d'inflation), (2) les taux obligataires montent (les marchés anticipent une hausse des taux directeurs), (3) les prix des obligations baissent (relation inverse taux/prix), (4) les actions finissent par corriger (le coût du capital plus élevé pèse sur les valorisations et la contraction du crédit freine l'économie)

Le scénario déflationniste — l'apport central de l'édition 2004 — inverse cette lecture : quand la menace dominante devient la déflation (comme en 2000-2003), la hausse des obligations cesse d'être haussière pour les actions. Les capitaux fuient les actions vers les obligations, les deux marchés se découplent et la corrélation actions/obligations devient négative

La corrélation dollar/matières premières est l'une des plus stables et exploitables. Un dollar fort pénalise les matières premières, l'or, et les marchés émergents. Un dollar faible les favorise. Murphy recommande de toujours vérifier la tendance du dollar avant de prendre position sur les matières premières ou les marchés émergents

L'or occupe une position unique dans le modèle intermarchés de Murphy : il est à la fois une matière première (corrélation inverse avec le dollar) et un actif refuge (corrélation positive avec l'incertitude). En période de crise, l'or peut momentanément se décorréler des matières premières industrielles

Murphy insiste sur le fait que les corrélations évoluent dans le temps. La corrélation actions/obligations est passée de positive (avant 2000) à souvent négative (après 2000, en régime de peur déflationniste puis de taux bas) — avant de repasser en territoire positif en 2022, quand l'inflation est redevenue la variable dominante. L'analyste intermarchés doit réévaluer régulièrement la validité de ses modèles

Exemple concret

Exemples

L'épisode 2021-2022 illustre le modèle intermarchés de Murphy — à condition de le lire en deux temps, car les matières premières y jouent successivement deux rôles.

Phase 1 (2021) : les matières premières donnent le signal. Les cours flambent toute l'année (le pétrole WTI passe d'environ 48 à 75 $ le baril, l'indice CRB gagne près de 40%) tandis que l'inflation américaine grimpe de 1,4% à 7%. Conformément à la chaîne décrite dans les points clés, les obligations réagissent ensuite : les taux longs remontent par vagues dès 2021, le Bloomberg US Aggregate termine l'année déjà dans le rouge, et la Fed renonce fin novembre au qualificatif « transitoire ».

Phase 2 (2022) : le resserrement change les rôles. Le S&P 500 atteint son sommet dès le 3 janvier — l'avance réelle du signal obligataire s'est donc comptée en semaines à quelques mois, pas en trimestres ; lire les obligations gardait toutefois sa valeur après le pic, la baisse des actions s'étant prolongée jusqu'en octobre (−25% au plus bas). La Fed relève ses taux de 425 points de base dans l'année, le 10 ans US passe de 1,5% à 4,2% au pic d'octobre et le Bloomberg US Aggregate signe l'une des pires années de son histoire (−13%). Le dollar s'envole (DXY jusqu'à +19% au pic de septembre, +8% en clôture annuelle) et les matières premières changent alors de camp : signal inflationniste en 2021, elles deviennent victimes du billet vert — le pétrole retombe autour de 80 $ après son pic de mars à 130 $, le cuivre perd 13% sur l'année, les marchés émergents (MSCI EM) 20%. L'or, lui, termine quasiment inchangé (~1 829 → 1 824 $, soit −0,3%) : avoir résisté à un dollar aussi fort est la démonstration de sa double nature décrite dans les points clés — matière première pénalisée par le billet vert, mais refuge recherché dans l'incertitude.

La séquence du modèle — matières premières, puis obligations, puis actions, le dollar en amplificateur — s'est donc bien déroulée, mais étalée sur deux années, pas en une cascade unique. Reste l'anomalie instructive de 2022 : actions (S&P 500 −19%) et obligations ont chuté ensemble. Cette corrélation positive rompt avec le régime « souvent négatif » installé après 2000 — c'est, le temps d'un choc d'inflation, un retour au régime qui prévalait avant 2000 (voir le vocabulaire : corrélation positive de 1960 à 1997). La leçon est celle de Murphy lui-même : les corrélations dépendent du régime dominant. En régime déflationniste (2000-2003), les obligations montent quand les actions baissent — le découplage décrit dans les points clés ; en régime inflationniste (2022), la même variable, les taux, frappe les deux marchés à la fois, et actions et obligations redeviennent solidaires.

Erreurs fréquentes

Attention

Regarder un seul marché en isolation. Murphy martèle : avant d'acheter des actions, vérifiez la tendance des obligations et du dollar. Avant d'acheter de l'or, vérifiez le dollar. Avant d'acheter des émergents, vérifiez le dollar et les matières premières

Traiter les corrélations comme des lois physiques immuables. Murphy prévient que les corrélations peuvent se briser temporairement (pendant les crises de liquidité ou les changements de régime monétaire). L'analyste doit distinguer les corrélations stables (dollar/matières premières) des corrélations variables (actions/obligations)

Confondre corrélation et causalité. Le fait que deux marchés évoluent ensemble ne signifie pas que l'un cause le mouvement de l'autre. Ils peuvent tous deux réagir à un troisième facteur commun (comme la politique monétaire de la Fed)

Ignorer les changements de régime. Murphy note que les politiques de taux zéro (2009-2021) et de quantitative easing ont temporairement perturbé les corrélations traditionnelles. La sortie de ce régime en 2022 l'a confirmé à rebours : le retour de l'inflation a ramené la corrélation actions/obligations en territoire positif, celui d'avant 2000 (voir l'exemple)

Astuce Murphy

Murphy

Murphy considère l'analyse intermarchés comme la dernière étape de la formation d'un analyste technique complet, et sa recommandation de fond est de ne jamais analyser un marché sans surveiller les trois autres classes d'actifs. Une application moderne de sa méthode : construire un tableau de bord quotidien comprenant le S&P 500 (actions), le TLT (obligations long terme), le DXY (dollar), le GLD (or), le CRB Index (matières premières) et le VIX (volatilité). Cette liste précise n'est pas de Murphy — les ETF TLT (2002) et GLD (fin 2004) sont postérieurs ou contemporains de ses livres — mais l'esprit y est : comme un pilote qui balaie ses instruments de bord, l'analyste qui passe en revue ces six cadrans chaque matin obtient une vue d'ensemble des forces en présence avant de zoomer sur un marché individuel.

📊 Analyse Intermarchés — Cycle de Murphy

MatièrespremièresObligations(taux)ActionsDollarCliquez sur une phase pour visualiser la chaîne de réaction

Impact sur les marchés

Marchés

L'analyse intermarchés est utilisée quotidiennement par les gérants de fonds pour leur allocation d'actifs stratégique et tactique. Les corrélations intermarchés sont au cœur des modèles de risque des grandes institutions financières (BlackRock, PIMCO, Bridgewater). En 2022, la chaîne inflation → taux → obligations → actions a bien décrit la rotation massive hors des actions de croissance (les plus sensibles aux taux) vers les valeurs de rendement. Les hedge funds « global macro » (Bridgewater, Soros Fund Management) raisonnent en intermarchés depuis les années 1970-1980, bien avant les livres de Murphy, en partant de la macroéconomie — ils utilisent les mêmes relations que celles que Murphy a codifiées pour les analystes techniques — la généalogie va dans ce sens, pas dans l'autre.

Référence