L'offre et la demande agrégées
Le modèle d'offre et de demande agrégées (AD-AS) est le cadre de base de la macroéconomie enseignée dans les manuels. L'économiste américain Gregory Mankiw, professeur à Harvard et auteur de manuels de référence, le présente comme l'outil fondamental pour comprendre les fluctuations économiques de court terme : comment le niveau général des prix et la production totale sont déterminés, et comment les chocs et les politiques économiques les affectent.
Dernière mise à jour : 16 octobre 2026
Définition
DéfinitionLe modèle AD-AS (Aggregate Demand - Aggregate Supply) met en relation le niveau général des prix et la quantité totale de biens et services produits dans l'économie (le PIB réel).
La courbe de demande agrégée (AD) représente la relation inverse entre le niveau des prix et la quantité totale de biens et services demandés : quand les prix baissent, les ménages consomment davantage, les entreprises investissent davantage et le pays exporte davantage, sous l'effet conjugué de trois mécanismes — l'effet de richesse, l'effet de taux d'intérêt et l'effet de taux de change. La courbe d'offre agrégée (AS) représente la relation entre le niveau des prix et la quantité que les entreprises sont disposées à produire.
On distingue deux courbes d'offre. L'offre agrégée à court terme (SRAS) est croissante : les entreprises produisent davantage quand les prix augmentent plus que prévu, parce que certains salaires et certains prix sont fixés à l'avance, ou parce qu'elles prennent un temps une hausse générale des prix pour une hausse de leur propre prix. L'offre agrégée à long terme (LRAS) est verticale, au niveau du PIB potentiel.
Comment ça marche
Le modèle des manuels, tel que le présente Gregory Mankiw, explique la production totale d'un pays et le niveau général des prix par deux forces : ce que tous les acheteurs veulent acheter (la demande agrégée) et ce que les entreprises veulent produire (l'offre agrégée). Il décrit ce qui se passe quand un choc frappe l'une ou l'autre, en supposant deux choses : à court terme, une partie des prix et des salaires met du temps à s'ajuster ; à long terme, la production ne dépend que du travail, du capital, des ressources naturelles et de la technologie, pas de la demande.
- Un choc frappe la demande ou l'offre.
- À court terme, les prix et les salaires suivent lentement.
- Production et prix bougent ensemble ou en sens contraire. Après un choc de demande, ils vont dans le même sens : plus de production et des prix plus hauts, ou moins de production et, dans le modèle, des prix plus bas (en pratique, surtout une inflation plus faible).
- À long terme, prix et salaires finissent de s'ajuster. Cela peut prendre plusieurs années : le changement des prix ramène peu à peu la production vers son niveau potentiel (le modèle suppose que les achats restent égaux à la production).
Ce qui déplace l'offre de long terme : la courbe LRAS bouge quand change ce que le pays peut produire durablement. Plus de travailleurs (par exemple grâce à l'immigration), plus de machines et de bâtiments, de nouvelles ressources naturelles ou de meilleures techniques la déplacent vers la droite ; leur perte durable la déplace vers la gauche.
Pourquoi la demande recule quand les prix montent : le manuel d'introduction de Mankiw avance trois effets, détaillés dans le vocabulaire (richesse, taux d'intérêt, change). Dans les versions plus récentes du modèle, qui suivent l'inflation plutôt que le niveau des prix, c'est surtout la banque centrale qui fait le lien : quand l'inflation monte, elle relève ses taux plus que l'inflation n'augmente ; emprunter coûte alors plus cher, même une fois la hausse des prix déduite, ce qui freine le crédit et les dépenses.
Les politiques peuvent amortir un choc : face à un choc de demande, la banque centrale (par ses taux) et l'État (par ses dépenses et ses impôts) peuvent soutenir ou freiner la dépense, ce qui stabilise à la fois la production et les prix. Face à un choc d'offre défavorable, avec ces outils de demande, ils doivent choisir : soutenir la production au prix de plus d'inflation, ou freiner l'inflation au prix de plus de chômage.
Un choc d'offre peut aussi être favorable : la production augmente et les prix montent moins vite, voire baissent. Aux États-Unis, la productivité horaire du travail des entreprises non agricoles a accéléré, de 1,4 % par an (1973-1995) à près de 3 % (1995-2000) ; la production a crû de plus de 4 % par an en moyenne et le chômage est tombé à 4 % sans emballement des prix. Au début de 1999, la Réserve fédérale attribuait la faible inflation des années récentes à deux sortes de causes : des causes passagères (en 1998, la chute des prix du pétrole et des importations) et des causes plus durables, dont l'accélération de la productivité et une concurrence accrue.
Quand ça ne se passe pas comme prévu
Une baisse des prix ne relance pas toujours la demande : quand elle dure, ménages et entreprises peuvent reporter leurs achats en attendant moins cher et, comme l'a décrit l'économiste Irving Fisher (1933), les dettes déjà contractées pèsent plus lourd. Au Japon, les prix à la consommation ont baissé ou stagné 12 années sur 14 entre 1999 et 2012 ; la Banque du Japon y voit notamment une demande durablement insuffisante : ses taux, déjà proches de zéro, ne pouvaient plus assez baisser pour la relancer.
L'inflation recule parfois moins que prévu en récession : après la crise de 2008, le chômage américain a atteint 10 % (octobre 2009), mais l'inflation hors alimentation et énergie, d'environ 2 % avant la crise, n'est descendue qu'à 0,6 % sur un an au plus bas, bien au-dessus de ce que laissaient prévoir les relations observées avant 2008 : une inflation encore plus basse, voire négative. Les explications restent débattues : des ménages qui s'attendaient à une inflation plus forte à cause du prix du pétrole (Coibion et Gorodnichenko, 2015), des salaires qu'on baisse rarement.
La production ne rejoint pas toujours sa trajectoire d'avant : sur 122 récessions survenues des années 1970 aux années 2000 dans 23 pays avancés, environ deux sur trois ont été suivies d'une production restée sous la trajectoire d'avant la récession, trois à sept ans plus tard (Blanchard, Cerutti et Summers, 2015). Les auteurs préviennent que ce lien ne prouve pas que la récession en soit la cause : dans bien des cas, la découverte que la croissance à venir serait plus faible a pu provoquer à la fois la récession et la production plus basse ensuite. Mais même après une récession liée à une baisse voulue de l'inflation, la production reste sous la trajectoire d'avant près de deux fois sur trois (63 % des cas), ce qui laisse penser qu'une récession peut aussi laisser des traces durables.
Une stagflation ne vient pas forcément d'un choc d'offre : pour celle des années 1970, Blinder et Rudd (2013) retiennent surtout des chocs d'offre (pétrole, alimentation, fin du contrôle des prix), Barsky et Kilian (2001) surtout une politique monétaire trop généreuse, qui aurait aussi fait monter le pétrole ; le débat reste ouvert.
Offre et demande se mêlent : en juin 2022, les prix à la consommation américains ont augmenté de 9,1 % sur un an, du jamais-vu depuis 1981. Selon Bernanke et Blanchard (2023), une demande trop forte a déclenché cette poussée, surtout de deux façons : elle a contribué à la hausse de l'énergie et de l'alimentation, que d'autres causes comme la guerre en Ukraine ont aussi nourrie, et aux pénuries de biens dont l'offre ne pouvait pas suivre. La tension sur le marché du travail a d'abord peu compté, mais son effet dure plus longtemps.
Pour en savoir plus, lire la fiche complète puis suivre les notions guidées en fin de fiche.
Pourquoi c'est important
Le modèle AD-AS est l'outil de base des manuels pour analyser les causes des récessions, les mécanismes de l'inflation et l'efficacité des politiques de stabilisation ; les économistes emploient aussi des versions plus récentes et plus détaillées, qui suivent l'inflation plutôt que le niveau des prix. Mankiw l'introduit et l'approfondit en montrant comment les chocs de demande et d'offre expliquent les grandes crises économiques : la Grande Dépression de 1929 (choc de demande négatif massif), les chocs pétroliers de 1973 et 1979 (chocs d'offre négatifs dans la lecture des manuels, une lecture discutée plus haut). Le modèle sert aussi à lire la pandémie de Covid-19, comme un choc simultané sur l'offre et la demande.
Une équation résume l'offre de court terme : la production s'écarte de son potentiel quand les prix surprennent, c'est-à-dire quand ils diffèrent de ce que l'on attendait. Le manuel d'introduction de Mankiw en donne trois explications, qui aboutissent toutes à cette équation : des salaires rigides (fixés par contrat), des prix rigides (fixés à l'avance, ajustés avec retard), et l'erreur de perception (prendre une hausse générale des prix pour une hausse de son propre prix). L'équation s'écrit Y = Ȳ + α(P − Pᵉ), où Y est la production, Ȳ la production naturelle (autre nom du PIB potentiel), P le niveau effectif des prix, Pᵉ le niveau des prix que l'on attendait, et α un nombre positif qui dit de combien la production réagit à une surprise de prix.
Elle explique aussi le retour au potentiel : tant que P diffère de Pᵉ, la production reste éloignée de Ȳ. Mais ménages et entreprises révisent peu à peu ce qu'ils attendent, et les salaires suivent : Pᵉ et P se rejoignent, ce qui déplace la courbe SRAS, et la production revient à Ȳ. Après une récession, par exemple, les prix attendus et les salaires baissent : à chaque niveau de prix, les entreprises produisent alors davantage, et la courbe SRAS se déplace vers la droite.
Un exemple chiffré, pas à pas (chiffres choisis pour l'exemple, avec α = 2) :
1. Au départ, l'économie produit 100, son potentiel, et ses prix valent 100, comme chacun s'y attendait.
2. Les ménages perdent confiance : à chaque niveau de prix, ils achètent l'équivalent de 6 de moins. Cela ne change pas leur réaction aux prix : chaque point de baisse des prix leur fait toujours acheter 1 de plus.
3. À court terme, dans le modèle, les prix ne baissent qu'à 98, car beaucoup sont fixés à l'avance. Cette baisse des prix fait regagner 2 d'achats : les entreprises vendent et produisent 96, et non 94. Avec des prix attendus de 100, l'équation donne bien 100 + 2 × (98 − 100) = 96. L'écart de production est de −4.
4. Peu à peu, les prix attendus et les salaires baissent, la courbe SRAS se déplace vers la droite, les prix continuent de baisser et, avec des prix plus bas, les achats remontent.
5. À long terme, les prix valent 94, comme on s'y attend désormais, et la production est revenue à 100 : dans le modèle, il ne reste qu'un niveau des prix plus bas.
Mankiw souligne la distinction fondamentale entre les effets à court et à long terme : à court terme, les politiques de demande (monétaire et budgétaire) influencent la production et les prix, car les prix, les salaires et les prix attendus ne s'ajustent pas tout de suite. À long terme, la production revient à son niveau potentiel et seuls les prix ont changé, conformément à la verticalité de la courbe LRAS.
Points clés
Un choc de demande positif (regain de confiance des ménages, hausse de la demande étrangère) déplace la courbe AD vers la droite, comme le ferait une politique de relance (hausse de la dépense publique, baisse des taux), ce qui augmente à la fois la production et les prix à court terme. Dans ce modèle, à long terme, la production revient à son niveau potentiel et seuls les prix ont augmenté
Un choc d'offre négatif (hausse du pétrole, perturbation des chaînes d'approvisionnement) déplace la courbe SRAS vers la gauche, provoquant simultanément une baisse de la production et une hausse des prix (une stagflation, si le choc est fort). C'est un scénario difficile car, dans ce modèle, une politique de demande ne peut pas corriger les deux problèmes à la fois. Si le choc est passager et que l'on ne soutient pas la demande, la production finit par revenir à son niveau potentiel à mesure que les prix redescendent, ce qui peut être long ; une politique d'offre (baisse des coûts de production, gains de productivité) peut aussi, en théorie, redresser les deux
L'ajustement automatique de long terme passe par la flexibilité des prix et des salaires : à long terme, après une récession, l'ajustement des prix et des salaires peut réduire les coûts réels, déplacer la courbe SRAS vers la droite et permettre à la production de revenir vers son niveau potentiel. Cet ajustement peut cependant prendre plusieurs années
Avec les seuls outils de demande, le dilemme stagflationniste impose un arbitrage difficile : une politique expansionniste réduit la récession mais aggrave l'inflation, une politique restrictive réduit l'inflation mais aggrave la récession. Si le choc est passager, deux trajectoires s'offrent alors : soutenir la demande pour compenser le choc (on dit « accommoder » le choc), et la production revient vite à son niveau potentiel, mais les prix restent durablement plus hauts ; ou ne pas la soutenir, et les prix finissent par redescendre, mais après une récession plus longue
Exemple concret
ExemplesLa crise pétrolière de 1973 illustre le choc d'offre négatif : l'embargo décrété par l'Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP), combiné aux hausses de prix décidées par l'OPEP, a quadruplé en quelques mois le prix officiel du baril de pétrole saoudien, qui servait de référence, de 2,90 dollars le baril en juin 1973 à 11,65 dollars en janvier 1974, augmentant brutalement les coûts de production de l'ensemble de l'économie mondiale. Dans la lecture des manuels, la courbe d'offre agrégée s'est déplacée vers la gauche, provoquant à la fois une récession et une forte inflation dans la plupart des grands pays industrialisés. Parmi les sept qui formeront le G7 en 1976 (États-Unis, Japon, Allemagne de l'Ouest, France, Royaume-Uni, Italie, Canada), le PIB a reculé en 1974 ou 1975 dans tous sauf le Canada, et l'inflation a dépassé 10 % en 1974 dans tous sauf l'Allemagne de l'Ouest (7 %). La pandémie de Covid-19 en 2020 a constitué un double choc : les confinements ont réduit l'offre (fermetures d'usines, perturbations logistiques) et la demande (restrictions de mobilité, incertitude) simultanément, provoquant la récession mondiale la plus profonde depuis 1945. L'épisode 2021-2022 offre le cas d'école le plus récent : à la réouverture, un excès de demande (épargne accumulée, relances budgétaires massives) a rencontré une offre contrainte (chaînes d'approvisionnement engorgées, puis flambée des prix de l'énergie en 2022), portant l'inflation à son plus haut niveau depuis quarante ans aux États-Unis, et depuis la création de l'euro dans la zone euro, et ravivant les craintes de stagflation. Le resserrement monétaire brutal qui a suivi a fait reculer simultanément les marchés actions et obligataires en 2022 : en période de forte inflation, une inflation plus élevée que prévu fait attendre des hausses de taux, ce qui pèse à la fois sur le prix des obligations et sur celui des actions (Lombardi et Sushko, Banque des règlements internationaux, 2023).
Pour aller plus loin
ProgressionLe modèle AD-AS éclaire aussi le débat sur l'efficacité des politiques de relance. L'équation donnée plus haut prête à la courbe SRAS une pente constante ; on la dessine souvent plutôt courbe : si l'économie se situe loin en dessous de son potentiel (large écart de production négatif), la courbe SRAS est relativement horizontale et une relance augmente surtout la production avec peu d'effet sur les prix. Si l'économie est proche de son potentiel, c'est-à-dire du plein emploi, la courbe SRAS est plus pentue et une relance génère principalement de l'inflation.
Modèle AD-AS
- Demande agrégée
- Offre à court terme
- Offre à long terme
Impact sur les marchés
MarchésLes chocs d'offre négatifs sont particulièrement redoutés par les marchés financiers, car ils peuvent provoquer la stagflation, situation dans laquelle une banque centrale ne peut baisser ses taux sans attiser l'inflation, ni les monter sans aggraver la récession : elle doit choisir, comme la Réserve fédérale qui, à partir de 1979, a fortement relevé ses taux au prix de deux récessions, en 1980 puis en 1981-1982. Les marchés actions et obligataires souffrent souvent ensemble quand une inflation forte pousse les banques centrales à relever vivement leurs taux, comme en 2022. Les plans de relance, qui poussent la demande vers le haut, sont souvent bien accueillis d'abord par les marchés actions, mais peuvent faire monter les rendements obligataires en anticipation de l'inflation future.
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